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Le Poète d'un Siècle, Alfred de Musset

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Le Poète d'un Siècle, Alfred de Musset
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11 décembre 2006

Sa Biographie

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Alfred de Musset naît à Paris le 11 décembre 1810, au sein d'une famille où l'on a le goût des lettres et des arts. Il en est le cadet, son frère Paul de 6 ans son aîné, et précède sa sœur Hermine de 9 ans.

Après de brillantes études au lycée Henri IV où il se fait remarquer - il compose ses premiers vers dès l'âge de 14 ans et remporte de nombreux prix dont ceux de philosophie, de dissertation française et latine, et de vers latins - il délaisse l'université et hésite quant à sa carrière : le droit l'ennuie, puis la médecine et ses travaux sur cadavres le bouleversent.

Il se plait alors à la musique, discipline dans laquelle il se montre talentueux, avant de se tourner vers les beaux-arts en fréquentant assidûment les ateliers de peinture et les galeries du Louvre, où il copie les chef-d’œuvres.

Durant cette période, il vit sa première grande histoire d’amour avec une jeune veuve à l’égard de laquelle il éprouve une véritable adoration. Ingénu et sûr de son bonheur, il subit un véritable choc suite à la trahison de celle-ci. Sa rupture avec son amante l’entraîne vers une peur incontrôlable de la déloyauté, qui ne lui laissera plus jamais de répit.

Pour tenter d’effacer sa mésaventure, il rallie les soirées parisiennes dans lesquelles chacun est séduit par sa finesse d’esprit. Il rencontre Alfred Tattet qui devient son ami le plus dévoué et qui le tire de son désespoir sentimental en l’initiant à une vie dissipée – palliatif dommageable qu’utilisera souvent le poète pour oublier ses peines de cœur. Il lie connaissance avec Ulric Guttinger, romanesque d’une vingtaine d’années son aîné. Ces amitiés se renforceront et le suivront jusqu’à la fin de sa vie.

Un ancien camarade de lycée, Paul Foucher le présente à son beau-frère, Victor Hugo ; il intègre les cénacles romantiques dès 1828. Il fréquente également le salon de Nodier, où il rencontre Vigny, Mérimée et Sainte-Beuve. Sa flamme pour la littérature s’attise de plus en plus. Il écrit quelques poésies et se lance dans la traduction du roman de Thomas Quincey, Le mangeur d’opium, qu’il adapte avec beaucoup de romantisme.

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Alors qu’il se grise de littérature et qu’il songe sérieusement à en faire carrière, son père l’oblige à accepter un poste d’expéditionnaire pour un entrepreneur. Pour Alfred de Musset, c’est l’anéantissement de tous ses rêves et une vie dans un univers à l’opposé du sien.

Afin de ne pas capituler et pour que sa famille lui reconnaisse la qualité d’auteur, il publie en 1830 son premier volume de poésies : Les Contes d’Espagne et d’Italie. Elles ont un grand succès, bien au delà de ses espérances. De leur côté, les romantiques s’indignent, appuyés par certains journaux. Tandis que tous s’escriment à faire dans le grandiose, Musset est subtil et vif. De plus, il a le soutien du bel âge et des femmes pour sa fantaisie et la candeur de son style. Constatant que le jeune homme triomphe, porté par son audace, le cénacle s’offense.

En quête d’indépendance, Musset s’oriente ensuite vers le théâtre et monte des pièces avec son frère Paul. La production de sa première pièce, La Quittance du diable, est annulée à cause des troubles révolutionnaires de juillet 1830. La deuxième, intitulée La Nuit vénitienne, présentée le 14 décembre de la même année à l’Odéon, est un échec, en outre, du fait d’une mauvaise coordination logistique.

La mort de son père en 1832 le détermine à se vouer entièrement à la littérature. Si, déçu, il décide de renoncer à la scène, il ne renoncera toutefois pas à l’écriture théâtrale. L’idée originale de pièces de théâtre destinées à être lues chez soi et non pas représentées, va le mener dès 1832 à faire paraître Un spectacle dans un fauteuil, suivi des Caprices de Marianne, en 1833, pièce remarquée par Buloz, le directeur de la Revue des deux Mondes qui publiera ses textes jusqu’en 1850.

Après un Roman par lettres, il compose de nombreuses comédies et poésies dont Namouna, La Coupe et les Lèvres, À quoi rêvent les jeunes filles, et y exprime parfois son rêve de pureté.

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Lors d’un dîner de la Revue des Deux Mondes Alfred de Musset rencontre George Sand, scandaleuse féministe de sept ans son aînée, célèbre pour ses romans. Ils ont une relation d’amour enflammée et font ensemble des projets de littérature et de voyages.

Cette même année, son poème romantique Rolla, évoquant les désillusions de certains amours lui apporte beaucoup de succès. Il écrit à la suite Fantasio et On ne badine pas avec l'amour, pièces qui alternent légèreté et tourment, à l’image de ses propres émotions.

C’est lors de la parution d’une pièce historique, Lorenzaccio, que le génie du dramaturge se révèle, le hissant parmi les plus grands et s’inscrivant parmi les chef-d’œuvres du patrimoine français.

En décembre 1833, il part pour l’Italie avec George Sand, avec des rêves romanesques plein le cœur. Mais ce voyage idyllique va s’avérer décevant ; les amants fatigués par le trajet et tour à tour souffrants ne se comprennent plus et s’agacent mutuellement.

Quelques semaines après leur arrivée à Venise, Musset tombe gravement malade et frôle la mort. Son ami Alfred Tattet les rejoint et George Sand le veillera alors, jusqu’à sa guérison. Néanmoins, dès que l’ami fidèle reprend sa route, la romancière s’épanche dans les bras du médecin de Musset, provoquant la consternation de celui-ci par cette nouvelle trahison.

Par les indiscrétions de leurs correspondants français, ce sombre épisode entraînera de multiples rumeurs quant à ses tribulations avec la romancière. Il rentre seul à Paris et se terre dans un profond abattement.

Après quelques mois, George Sand annonce son retour dans la capitale, accompagnée de son docteur italien mais cette liaison ne durera pas et le couple d’auteurs se reformera.

Cependant, après une série de ruptures et de réconciliations, cette passion prend définitivement fin en 1835. Alfred de Musset gardera de ce revers une pesante tristesse.

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Le poète évoquera sa meurtrissure dans le cycle des Nuits (nuit de mai, d’août, d’octobre et de décembre), de 1835 à 1837, œuvre fascinante relatant les confidences d’un poète à sa Muse. Son écriture, riche en sentiments et émotions sublimera dès lors la poésie romantique.

En 1836, il publie la Confession d’un enfant du siècle, roman autobiographique, et analyse du mal du siècle touchant toute une génération. Il y exprime avec lucidité la déception de la jeunesse et y retrace habilement le contexte historique. Il revient également sur sa relation passionnée avec George Sand, mais avec beaucoup de pudeur, protégeant son ex-maîtresse malgré les fautes de celle-ci et se blâmant du naufrage de leur union.

Fréquemment malade, Alfred de Musset poursuit néanmoins sa carrière d’auteur dramatique avec de nouvelles pièces telles que Il ne faut jurer de rien.

Deux ans plus tard, il est nommé conservateur de la bibliothèque ministérielle. Il composera cette même année L'espoir en Dieu, poème dans lequel il livre son âme et sa tragique désillusion sur la vie. Affaiblit physiquement et accablé par la mélancolie, le dramaturge traîne une existence désenchantée dans laquelle il lui arrive parfois « d’étourdir sa misère » dans les plaisirs illusoires. Son désespoir le poussera jusqu’à  une tentative de se suicide, en 1839.

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L’année suivante, pleurésie et maladie de cœur ne lui laissent plus de répit mais il publie ses Œuvres Complètes en deux volumes.

Après la parution de la pièce Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, en 1845, il se tourne vers l’étude de l’art à travers Un mot sur l'art moderne, les Lettres de Dupuis et Cotonet sur le romantisme et De la tragédie.

Cette année est aussi celle de sa décoration de la Légion d’honneur, qu’il reçoit en compagnie d’Honoré de  Balzac.

Contre toute attente, une femme qu’il ne connaît pas, Madame Allan-Despréaux, va relancer sa carrière théâtrale. Cette dernière rentre de Saint-Petersboug, où son adaptation d’Un Caprice fut un succès retentissant. La pièce est acceptée par la Comédie-Française dès 1847 et est accueillie comme une révélation.

Son triomphe décide la Comédie Française à mettre en scène vingt trois des pièces du dramaturge qui figure rapidement parmi les auteurs les plus joués.

Parallèlement à cette consécration, Alfred de Musset est de plus en plus malade et perd son emploi l’année d’après. Il va alors écrire quelques œuvres sur commande, avant d’être élu à l’Académie Française le 12 février 1852.

Le poète s’éteint le 2 mai 1857, dans une certaine solitude ; ses derniers mots seront pour son ami, Alfred Tattet, disparu un an auparavant.

AngePlumeRM

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11 décembre 2006

Quelques Citations

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v Ah! Frappe-toi le cœur, c'est là  qu'est le génie.

v Celui qui sait aimer peut seul savoir combien on l'aime.

v A l'âge où le cœur est riche, on n'a pas les lèvres avares.

v Le retour fait aimer l'adieu.

v Ah! malheur à  celui qui laisse la débauche

planter le premier clou sous sa mamelle gauche!

v Doutez, si vous voulez, de celui qui vous aime, mais non de l'amour même.

v Je hais comme la mort l'état de plagiaire; mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

v Ah! que le cœur est un grand maître! On n'invente rien de ce qu'il trouve, et c'est lui seul qui choisit tout.

v L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.

v Je n'appartiens à  personne; quand la pensée veut être libre, le corps doit l'être aussi.

v La vie, comme l'eau de mer, ne s'adoucit qu'en s'élevant vers le ciel.

v Les grands artistes n'ont pas de patrie.

v Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

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v Les larmes du passé fécondent l'avenir.

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v La fortune, pour moi, n'est que la liberté. Elle a cela de beau, de remuer le monde, que dès qu'on l'a possède, il faut qu'on en réponde, et que, seule, elle met à l'air la volonté.

v La vie est un sommeil, l'amour en est le rêve, et vous aurez vécu, si vous avez aimé.

v Quelquefois, il y a des sympathies si réelles que, se rencontrant pour la première fois, on semble se retrouver.

v L'enfant marche joyeux, sans songer au chemin;

Il le croit infini, en n'en voyant pas la fin.

v Pour réussir dans le monde, retenez bien ces trois maximes: voir, c'est savoir; vouloir, c'est pouvoir; oser, c'est avoir.

v L'amour qui se tait n'est que rêverie. Le silence est la mort, et l'amour est la vie

v Dieu dort, et le Monde est son rêve.

v Le bonheur sur terre peut n'avoir qu'une nuit, comme la gloire un jour.

v Du paradis j'ai fait le tour ; J'ai fait des vers, j'ai fait l'amour.

v L'amour est immortellement jeune, les façons de l'exprimer

sont et demeureront éternellement vieilles.

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Musset_Octave

11 décembre 2006

Récits poétiques

Une bonne fortune (Décembre 1834, récit autobiographique)) 

C'est un fait reconnu, qu'une bonne fortune 

Est un sujet divin pour un in-octavo. 

Ainsi donc, bravement, je vais en conter une; 

Le scandale est de mode; il se relie en veau. 

C'est un goût naturel, qui va jusqu'à la Lune; 

Depuis Endymion, on sait ce qu'elle vaut . 

Ce qu'on fait maintenant, on le dit; et la cause 

En est bien excusable: on fait si peu de chose ! 

Mais, si peu qu'il ait fait, chacun trouve à son gré 

De le voir par écrit dûment enregistré; 

Chacun sait aujourd'hui quand il fait de la prose; 

Le siècle est, à vrai dire, un mandarin lettré. 

Il faut en convenir,l'antique Modestie 

Faisait bâiller son monde, et nous n'y tenions plus. 

Grâce à Dieu, pour New-York elle est enfin partie 

C'était un vieux rameau de l'arbre de la vie: 

Et tant de pauvres gens, d'ailleurs, s'y sont pendus, 

Qu'il n'est pas étonnant qu'elle ait les bras rompus. 

Le scandale, au contraire, a cela d'admirable, 

Qu'étant vieux comme Hérode, il est toujours nouveau 

Que voilà cinq mille ans qu'on le trouve adorable: 

Toujours frais, toujours gai, vrai Tithon de la Fable. 

Que l'Aurore, au lever, rend plus jeune et plus beau, 

Et que Vénus, le soir, endort dans un berceau, 

Apprenez donc, lecteur, que je viens d'Allemagne. 

Vous savez, en été, comme on s'ennuie ici; 

En outre, pour mon compte, ayant quelque souci, 

Je m'en fus prendre à Bade un semblant de campagnes 

(Bade est un parc anglais fait sur une montagne, 

Ayant quelque rapport avec Montmorency.) 

Vers le mois de juillet, quiconque a de l'usage 

Et porte du respect au boulevard de Gand , 

Sait que le vrai bon ton ordonne absolument 

A tout être créé possédant équipage 

De se précipiter sur ce petit village, 

Et de s'y bousculer impitoyablement. 

Les dames de Paris savent par la gazette 

Que l'air de Bade est noble, et parfaitement sain. 

Comme on va chez Herbault s faire un peu de toilette, 

On fait de la santé là-bas; c'est une emplette: 

Des roses au visage, et de la neige au sein; 

Ce qui n'est défendu par aucun médecin. 

Bien entendu, d'ailleurs, que le but du voyage 

Est de prendre les eaux; c'est un compte réglé. 

D'eau, je n'en ai point vu lorsque j'y suis allé; 

Mais qu'on en-puisse voir, je n'en mets rien en gage; 

Je crois même, en honneur, que l'eau du voisinage 

A, quand on l'examine, un petit goût salé. 

Or, comme on a dansé tout l'hiver, on est lasse, 

On accourt donc à Bade avec l'intention 

De n'y pas soupçonner l'ombre d'un violon. 

Mis dès qu'il y fait nuit, que voulez-vous qu'on fasse ? 

Personne au vieux Château, personne à la Terrasse. 

On entre à la maison de Conversation . 

Cette maison se trouve être un gros bloc fossile, 

Bâti de vive force à grands coups de moellon; 

C'est comme un temple grec, tout recouvert en tuile 

Une espèce de grange avec un péristyle, 

Je ne sais quoi d'informe et n'ayant pas de nom; 

Comme un grenier à foin, bâtard du Parthénon. 

J'ignore vers quel temps Bekébuth l'a construite, 

Peut-être est-ce un mammouth du règne minéral, 

Je la prendrais plutôt pour quelque aérolithe, 

Tombée un jour de pluie, au temps du carnaval. 

Quoi qu'il en soit du moins, les flancs de l'animal 

Sont construits tout à point pour l'âme qui l'habile. 

Cette âme, c'est le jeu; mettez bas le chapeau, 

Vous qui venez ici, mettez bas l'espérance. 

Derrière ces piliers, dans cette salle immense, 

S'étale un tapis vert, sur lequel se balance 

Un grand lustre blafard au bout d'un oripeau 

Que dispute à la nuit une pourpre en lambeau. 

Là, du soir au matin, roule le grand peut-être, 

Le hasard, noir flambeau de ces siècles d'ennui, 

Le seul qui dans le ciel flotte encore aujourd'hui. 

Un bal est à deux pas; à travers la fenêtre, 

On le voit çà et là bondir et disparaître 

Comme un chevreau lascif qu'une abeille poursuit. 

Les croupiers nasillards chevrotent en cadence, 

Au son des instruments, leurs mots mystérieux; 

Tout est joie et chansons; la roulette commence 

Et lui donnent le branle, ils la mettent en danse, 

Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux, 

Ils jardinent ainsi sur un rythme joyeux. 

L'abreuvoir est public, et qui veut vient y boire. 

J'ai vu les paysans, fils de la Forêt-Noire, 

Leurs bâtons à la main, entrer dans ce réduit; 

Je les ai vu penchés sur la bille d'ivoire, 

Ayant à travers champs couru toute la nuit, 

Fuyards désespérés de quelque honnête lit; 

Je les ai vus debout, sous la lampe enfumée, 

Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux, 

Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux 

Poser sous les râteaux la sueur d'une année ! 

Et là, muets d'horreur devant la Destinée, 

Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux ! 

Dirai-je qu'ils perdaient? Hélas ! ce n'était guère. 

C'était bien vite fait de leur vider les mains. 

Ils regardaient alors toutes ces étrangères, 

Cet or, ces voluptés, ces belles passagères, 

Tout ce monde enchanté de la saison des bains, 

Qui s'en va sans poser le pied sur les chemins. 

Ils couraient, ils partaient, tout ivres de lumière, 

Et la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau, 

Ces mains vides, ces mains qui labourent la terre, 

Il fallait les étendre, en rentrant au hameau, 

Pour trouver à tâtons les murs de la chaumière, 

L'aïeule au coin du feu, les enfants au berceau ! 

Ô toi, Père immortel, dont le Fils s'est fait homme, 

Si jamais ton jour vient, Dieu juste, ô Dieu vengeur ! ... 

J'oublie à tout moment que je suis gentilhomme. 

Revenons à mon fait: tout chemin mène à Rome. 

Ces pauvres paysans (pardonne-moi, lecteur), 

Ces pauvres paysans, je les ai sur le cœur. I 

Me voici donc à Bade: et vous pensez, sans doute, 

Puisque j'ai commencé par vous parler du jeu, 

Que j'eus pour premier soin, d'y perdre quelque peu. 

Vous ne vous trompez pas, je vous en fais l'aveu. 

De même que pour mettre une armée en déroute, 

Il ne faut qu'un poltron qui lui montre la route, 

De même, dans ma bourse, il ne faut qu'un écu 

Qui tourne les talons, et le reste est perdu. 

Tout ce que je possède a quelque ressemblance 

Aux moutons de Panurge: au premier qui commence, 

Voilà Panurge à sec et son troupeau tondu. 

Hélas ! le premier pas se fait sans qu'on y pense. 

Ma poche est comme une île escarpée et sans bords, 

On n'y saurait rentrer quand on en est dehors. 

Au moindre fil cassé, l'écheveau se dévide: 

Entraînement funeste et d'autant plus perfide, 

Que j'eus de tous les temps la sainte horreur du vide, 

Et qu'après le combat je rêve à tous mes morts. 

Un soir, venant de perdre une bataille honnête, 

Ne possédant plus rien qu'un grand mal à la tête, 

Je regardais le ciel, étendu sur un banc, 

Et songeais, dans mon âme, aux héros d'Ossian. 

Je pensai tout à coup à faire une conquête; 

Il tressaillit en moi des phrases de roman. 

Il ne faudrait pourtant, me disais-je à moi-même, 

Qu'une permission de Notre-Seigneur Dieu, 

Pour qu'il vînt à passer quelque femme en ce lieu 

Les bosquets sont déserts; la chaleur est extrême; 

Les vents sont à l'amour; l'horizon est en feu; 

Toute femme, ce soir, doit désirer qu'on l'aime. 

S'il venait à passer, sous ces grands marronniers, 

Quelque alerte beauté de l'école flamande, 

Une ronde fillette, échappée à Teniers, 

Ou quelque ange pensif de candeur allemande: 

Une vierge en or d'un d'un livre de légende, 

Dans un flot de velours traînant ses petits pieds; 

Elle viendrait par là, de cette sombre allée, 

Marchant à pas de biche avec un air boudeur, 

Écoutant murmurer le vent dans la feuillée, 

De paresse amoureuse et de langueur voilée, 

Dans ses doigts inquiets tourmentant une fleur, 

Le printemps sur la joue, et le ciel dans le cœur. 

Elle s'arrêterait là-bas, sous la tonnelle. 

Je ne lui dirais rien, j'irais tout simplement 

Me mettre à deux genoux par terre devant elle, 

Regarder dans ses yeux l'azur du firmament, 

Et pour toute faveur la prier seulement 

De se laisser aimer d'une amour immortelle. 

Comme j'en étais là de mon raisonnement, 

Enfoncé jusqu'au cou dans cette rêverie, 

Une bonne passa, qui tenait un enfant. 

le crus m'apercevoir que le pauvre innocent 

Avait dans ses grands yeux quelque mélancolie. 

Ayant toujours aimé cet âge à la folie, 

Et ne pouvant souffrir de le voir maltraité, 

Je fus à la rencontre et m'enquis de la bonne 

Quel motif de colère ou de sévérité 

Avait du chérubin dérobé la gaieté. 

" Quoi qu'il ait fait d'abord, je veux qu'on lui pardonne, 

Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne. v 

(C'est mon opinion de gâter les enfants.) 

Le marmot là-dessus, m'accueillant d'un sourire, 

D'abord à me répondre hésita quelque temps; 

Puis il tendit la main et finit par me dire: 

" Qu'il n'avait pas de quoi donner aux mendiants. " 

Le ton dont il le dit, je ne peux pas l'écrire. 

Mais vous savez, lecteur, que j'étais ruiné; 

J'avais encor, je crois, deux écus dans ma bourse; 

C'était, en vérité, mon unique ressource, 

La seule goutte d'eau qui restât dans la source 

Le seul verre de vin pour mon prochain diné; 

Je les tirai bien vite, et je les lui donnai. 

Il les prit sans façon, et s'en fut de la sorte. 

À quelques jours de là, comme j'étais au lit, 

La Fortune, en passant, vint frapper à ma porte. 

Je reçus de Paris une somme assez forte, 

Et très heureusement il me vint à l'esprit 

De payer l'hôtelier qui m'avait fait crédit. 

Mon marmot cependant se trouvait une fille, 

Anglaise de naissance et de bonne famille. 

Or, la veille du jour fixé pour mon départ, 

Je vins à rencontrer sa mère par hasard. 

C'était au bal.-Au bal il faut bien qu'on babille; 

Je fis donc pour le mieux mon métier de bavard. 

Une goutte de lait dans la plaine éthérée 

Tomba, dit-on, jadis, du haut du firmament. 

La Nuit, qui sur son char passait en ce moment, 

Vit ce pâle sillon sur sa mer azurée, 

Secouant les plis de sa robe nacrée, 

Fit au ruisseau céleste un lit de diamant. 

Les Grecs, enfants gâtés des Filles de Mémoire , 

De miel et d'ambroisie ont doré cette histoire; 

Mais j'en veux dire un point qui fut ignoré d'eux: 

C'est que, lorsque Junon vit son beau sein d'ivoire 

Un un fleuve de lait changer ainsi les cieux, 

Elle eut peur tout à coup du souverain des dieux. 

Elle voulut poser ses mains sur sa poitrine, 

Et, sentant ruisseler sa mamelle divine, 

Pour épargner l'Olympe, elle se détourna; 

Le soleil était loin, la terre était voisine; 

Sur notre pauvre argile une goutte en tomba; 

Tout ce que nous aimons nous est venu de là. 

C'était un bel enfant que cette jeune mère; 

Un véritable enfant,-et la riche Angleterre 

Plus d'une fois dans l'eau jettera son filet 

Avant d'y retrouver une perle aussi chère; 

En vérité, lecteur, pour faire son portrait, 

Je ne puis mieux trouver qu'une goutte de lait. 

Jamais le voile blanc de la mélancolie 

Ne fut plus transparent sur un sang plus vermeil. 

Je m'assis auprès d'elle et parlai d'Italie; 

Car elle connaissait le pays sans pareil. 

Elle en venait, hélas! à sa froide patrie 

Rapportant dans son cœur un rayon du soleil. 

Nous causâmes longtemps, elle était simple et bonne 

Ne sachant pas le mal, elle faisait le bien, 

Des richesses du cœur elle me fit l'aumône, 

Et, tout en écoutant comme le cœur se donne, 

Sans oser y penser, je lui donnai le mien; 

Elle emporta ma vie et n'en sut jamais rien. 

Le soir, en revenant, après la contredanse, 

Je lui donnai le bras, nous entrâmes au jeu; 

Car on ne peut sortir autrement de ce lieu. 

" Vous partez, me dit-elle, et vous allez, je pense, 

D'ici jusque chez vous faire quelque dépense; 

Pour votre dernier jour il faut jouer un peu. " 

Elle me fit asseoir avec un doux sourire. 

Je ne sais quel caprice alors la conseilla; 

Elle étendit la main et me dit: " Tournez là. " 

Par cet ange aux yeux bleus je me laissai conduire, 

'' Et je n'ai pas besoin, mon ami, de vous dire 

Qu'avec quelques louis mon numéro gagna. 

Nous jouâmes ainsi pendant une heure entière, 

Et je vis devant moi tomber tout un trésor; 

Si c'était rouge ou noir, je ne m'en souviens guère; 

Si c'était dix ou vingt, je n'en sais rien encor; 

Je partais pour la France, elle pour l'Angleterre, 

Et je sortis de là les deux mains pleines d'or. 

Quand je rentrai chez moi, je vis cette richesse, 

Je me souvins alors de ce jour de détresse 

Où j'avais à l'enfant donné mes deux écus. 

C'était par charité: je les croyais perdus. 

De celui qui voit tout je compris la sagesse: 

La mère, ce soir-là, me les avait rendus. 

Lecteur, si je n'ai pas la mémoire égarée, 

Je t'ai promis, je crois, en commençant ceci, 

Une bonne fortune: elle finit ainsi. 

Mon bonheur, tu le vois, vécut une soirée; 

J'en connais cependant de plus longue durée 

Que je ne voudrais pas changer pour celui-ci.

§§§

Millais15

§§§

§§§

Idylle

A quoi passer la nuit quand on soupe en carême

Ainsi, le verre en main, raisonnaient deux amis

Quels entretiens choisir, honnêtes et permis,

Mais gais, tels qu'un vieux vin les conseille et les aime ?

RODOLPHE

Parlons de nos amours; la joie et la beauté

Sont mes dieux les plus chers, après la liberté.

Ébauchons, en trinquant, une joyeuse idylle.

Par les bois et les prés, les bergers de Virgile

Fêtaient la poésie à toute heure, en tout lieu;

Ainsi chante au soleil la cigale dorée.

D'une voix plus modeste, au hasard inspirée,

Nous. comme le grillon, chantons au coin du feu.

ALBERT

Faisons ce qui te plaît. Parfois, en cette vie

Une chanson nous berce et nous aide à souffrir

Et, si nous offensons l'antique poésie,

Son ombre même est douce à qui la sait chérir

RODOLPHE

Rosalie est le nom de la brune fillette

Dont l'inconstant hasard m'a fait maître et seigneur,

Son nom fait mon délice et quand je le répète,

Je le sens, chaque fois, mieux gravé dans mon cœur.

ALBERT

Je ne puis sur ce ton parler de mon amie.

Bien que son nom aussi soit doux à prononcer,

Je ne saurais sans honte à tel point l'offenser,

Et dire, en un seul mot, le secret de ma vie.

RODOLPHE

Que la fortune abonde en caprices charmants

Dès nos premiers regards nous devînmes amants.

C'était un mardi gras dans une mascarade;

Nous soupions;-la Folie agita ses grelots,

Et notre amour naissant sortit d'une rasade,

Comme autrefois Vénus de l'écume des flots.

ALBERT

Quels mystères profonds dans l'humaine misère!

Quand, sous les marronniers, à côté de sa mère,

Je la vis, à pas lents, entrer si doucement

(Son front était si pur, son regard si tranquille!),

Le ciel m'en est témoin, dès le premier moment

Je compris que l'aimer était peine inutile;

Et cependant mon cœur prit un amer plaisir

A sentir qu'il aimait et qu'il allait souffrir !

RODOLPHE

Depuis qu'à mon chevet rit cette tête folle,

Elle en chasse à la fois le sommeil et l'ennui;

Au bruit de nos baisers le temps joyeux s'envole,

Et notre lit de fleur n'a pas encore un pli.

ALBERT

Depuis que dans ses yeux ma peine a pris naissance,

Nul ne sait le tourment dont je suis déchiré.

Elle-même l'ignore,-et ma seule espérance

Est qu'elle le devine un jour, quand j'en mourrai.

RODOLPHE

Quand mon enchanteresse entr'ouvre sa paupière

Sombre comme la nuit, pur comme la lumière,

Sur l'émail de ses yeux brille un noir diamant.

ALBERT

Comme sur une fleur une goutte de pluie,

Comme une pâle étoile au fond du firmament,

Ainsi brille en tremblant le regard de ma vie.

RODOLPHE

Son front n'est pas plus grand que celui de Vénus.

Par un nœud de ruban deux bandeaux retenus

L'entourent mollement d'une fraîche auréole;

Et, lorsqu'au pied du lit tombent ses longs cheveux,

On croirait voir, le soir, sur ses flans amoureux,

Se dérouler gaiement la mantille espagnole.

ALBERT

Ce benheur a mes yeux n'a pas été donné

De voir jamais ainsi la tête bien aimée.

Le chaste sanctuaire où siège sa pensée

D'un diadème d'or est toujours couronné.

RODOLPHE

Voyez-la, le matin, qui gazouille et sautille;

Son cœur est un oiseau, - sa bouche est une fleur.

C'est là qu'il faut saisir cette indolente fille,

Et, sur la pourpre vive où le rire pétille,

De son souffle enivrant respirer la fraîcheur.

ALBERT

Une fois seulement, j'étais le soir près d'elle;

Le sommeil lui venait et la rendait plus belle;

Elle pencha vers moi son front plein de langueur,

Et, comme on voit s'ouvrir une rose endormie,

Dans un faible soupir,d es lèvres de ma mie,

Je sentis s'exhaler le parfum de son cœur.

RODOLPHE

Je voudrais voir qu'un jour ma belle dégourdie,

Au cabaret voisin de champagne étourdie,

S'en vînt, en jupon court, se glisser dans tes bras.

Qu'adviendrait-il alors de ta mélancolie ?

Car enfin toute chose est possible ici-bas.

ALBERT

Si le profond regard de ma chère maîtresse

Un isntant par hasard s'arrêtait sur le tien,

Qu'adviendrait-il alors de cette folle ivresse ?

Aimer est quelque chose, et le reste n'est rien.

ROLDOLPHE

Non, l'amour qui se tait n'est qu'une rêverie.

Le silence est la mort, et l'amour est la vie;

Et c'est un vieux mensonge à plaisir inventé,

Que de croire au bonheur hors de la volupté !

Je ne puis partager ni plaindre ta souffrance

Le hasard est là-haut pour les audacieux;

Et celui dont la crainte a tué l'espérance

Mérite son malheur et injure aux dieux.

ALBERT

Non, quand leur âme immense entra dans la nature,

Les dieux n'ont pas tout dit à la matière impure

Qui reçut dans ses flancs la forme et la beauté.

C'est une vision que la réalité.

Non, des flacons brisés, quelques vaines paroles

Qu'on prononce au hasard et qu'on croit échanger,

Entre deux froids baisers et quelques rires frivoles,

Et d'un être inconnu le contact passager,

Non, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas même un rêve,

Et la satiété, qui succède au désir,

Amène un tel dégoût quand le cœur se soulève,

Que je ne sais, au fond, si c'est peine ou plaisir.

RODOLPHE

Est-ce peine ou plaisir, une alcôve bien close,

Et le punch allumé,quand il fait mauvais temps ?

Est-ce peine ou plaisir,l'incarnat de la rose,

La blancheur de l'albâtre et l'odeur du printemps,

Quand la réalité ne serait qu'une image,

Et le contour léger des choses d'ici-bas,

Me préserve le ciel d'en savoir davantage !

Le masque est si charmant, que j'ai peur du visages

Et même en carnaval je n'y toucherais pas.

ALBERT

Une larme en dit plus que tu n'en pourrais dire.

RODOLPHE

Une larme a son prix, c'est la soeur d'un sourire.

Avec deux yeux bavards parfois j'aime à jaser;

Mais le seul vrai langage au monde est un baiser.

ALBERT

Ainsi donc, à ton gré dépense ta paresse.

Ô mon pauvre secret ! que nos chagrins sont doux !

RODOLPHE

Ainsi donc, à ton gré promène ta tristesse.

Ô mes pauvres soupers! comme on médit de vous !

ALBERT

Prends garde seulement que ta belle étourdie

Dans quelque honnête ennui ne perde sa gaieté

RODOLPHE

Prends garde

seulement que ta rose endormie

Ne trouve un papillon quelque beau soir d'été.

ALBERT

Des premiers feux du jour j'aperçois la lumière.

RODOLPHE

Laissons notre dispute, et vidons notre verre.

Nous aimons, C est assez, chacun a sa façon.

J'en ai connu plus d'une, et j'en sais la chanson.

Le droit est au plus fort en amour comme en guerre,

Et la femme qu'on aime aura toujours raison.

§§§

idylle5

§§§

§§§

§§§

Don Paez (1829) 

Je n'ai jamais aimé, pour ma part, ces bégueules

Qui ne sauraient aller au Prado toutes seules,

Qu'une duègne toujours de quartier en quartier

Talonne, comme fait sa mule au muletier;

Qui s'usent, à prier, les genoux et la lèvre,

Se courbant sur le grès, plus pâles dans leur fièvre

Qu'un homme qui, pieds nus, marche sur un serpent,

Ou qu'un faux monnayeur, au moment qu'on le pend.

Certes, ces femmes-là, pour mener cette vie,

Portent un cœur châtré de toute noble envie;

Elles n'ont pas de sang et pas d'entrailles. -Mais,

Sur ma tête et mes os, frère, je vous promets

Qu'elles valent encor quatre fois mieux que celles

Dont le temps se dépense en intrigues nouvelles.

Celles-là vont au bal, courent les rendez-vous,

Savent dans un manchon cacher un billet doux,

Serrer un ruban noir sur un beau flanc qui ploie,

Jeter d'un balcon d'or une échelle de soie,

Suivre l'imbroglio de ces amours mignons,

Poussés en une nuit comme des champignons.

Si charmantes, d'ailleurs ! aimant en enragées

Les moustaches, les chiens, la valse et les dragées.

Mais, oh ! la triste chose et l'étrange malheur,

Lorsque dans leurs filets tombe un homme de cœur !

Frère, mieux lui vaudrait, comme ce statuaire

Qui pressait dans ses bras son amante de pierre,

Réchauffer de baisers un marbre, mieux vaudrait

Une louve affamée en quelque âpre forêt.

Ce que je dis ici, je le prouve en exemple.

J'entre donc en matière, et, sans discours plus ample,

Écoutez une histoire:

Un mardi, cet été,

Vers deux heures de nuit, si vous aviez été

Place San-Bernardo, contre la jalousie

D'une fenêtre en brique, à frange cramoisie,

Et que, le cerveau mû de quelque esprit follet,

Vous eussiez regardé par le trou du volet,

Vous auriez vu, d'abord, une chambre tigrée,

De candélabres d'or ardemment éclairée;

Des marbres, des tapis montant jusqu'aux lambris;

Çà et là, les flacons d'un souper en débris;

Des vins, mille parfums; à terre, une mandore

Qu'on venait de quitter, et frémissant encore,

De même que le sein d'une femme frémit

Après qu'elle a dansé. -Tout était endormi;

La lune se levait; sa lueur souple et molle,

Glissant aux trèfles gris de l'ogive espagnole,

Sur les pâles velours et le marbre changeant

Mêlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argent.

Si bien que, dans le coin le plus noir de la chambre,

Sur un lit incrusté de bois de rose et d'ambre,

En y regardant bien, frère, vous auriez pu,

Dans l'ombre transparente, entrevoir un pied nu.

_ Certes, l'Espagne est grande, et les femmes d'Espagne

Sont belles; mais il n'est château, ville ou campagne,

Qui, contre ce pied-là, n'eût en vain essayé

(Comme dans Cendrillon) de mesurer un pied.

Il était si petit, qu'un enfant l'eût pu prendre

Dans sa main. -N'allez pas, frère, vous en surprendre;

La dame dont ici j'ai dessein de parler

Était de ces beautés qu'on ne peut égaler :

Sourcils noirs, blanches mains, et pour la petitesse

De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse.

Cependant, les rideaux, autour d'elle tremblant,

La laissaient voir pâmée aux bras de son galant;

Œil humide, bras morts, tout respirait en elle

Les langueurs de l'amour, et la rendait plus belle.

Sa tête avec ses seins roulait dans ses cheveux ;

Pendant que sur son corps mille traces de feux,

Que sa joue empourprée, et ses lèvres avides,

Qui se pressaient encor, comme en des baisers vides,

Et son cœur gros d'amour, plus fatigué qu'éteint,

Tout d'une folle nuit vous eût rendu certain.

Près d'elle, son amant, d'un œil plein de caresse,

Cherchant l'œil de faucon de sa jeune maîtresse,

Se penchait sur sa bouche, ardent à l'apaiser,

Et pour chaque sanglot lui rendait un baiser.

Ainsi passait le temps.-Sur la place moins sombre,

Déjà le blanc matin faisant grisonner l'ombre,

L'horloge d'un couvent s'ébranla lentement;

Sur quoi le jouvenceau courut, en un moment,

D'abord à son habit, ensuite à son épée;

Puis, voyant sa beauté de pleurs toute trempée:

" Allons, mon adorée, un baiser, et bonsoir !

-Déjà partir, méchant! -Bah! je viendrai vous voir

Demain, midi sonnant; adieu, mon amoureuse !

-Don Paez; don Paez! Certe, elle est bien heureuse,

La galante pour qui vous me laissez si tôt.

-Mauvaise! vous savez qu'on m'attend au château.

Ma galante, ce soir, mort-Dieu, c'est ma guérite.

-Eh! pourquoi donc alors l'aller trouver si vite ?

Par quel serment d'enfer êtes-vous donc lié ?

-Il le faut. Laisse-moi baiser ton petit pied!

-Mais regardez un peu, qu'un lit de bois de rose,

Des fleurs, une maîtresse, une alcôve bien close,

Tout cela ne vaut pas, pour un fin cavalier,

Une vieille guérite au coin d'un vieux pilier !

-La belle épaule blanche, ô ma petite fée!

Voyons, un beau baiser. -Comme je suis coiffée!

Vous êtes un vilain ! -La paix! Adieu, mon cœur;

Là, là, ne faites pas ce petit air boudeur.

Demain, c'est jour de fête, un jour de promenade,

Veux-tu? -Non, ma jument anglaise est trop malade.

-Adieu donc; que le diable emporte ta jumentl

-Don Paez !mon amour, reste encore un moment.

-Ma charmante, allez-vous me faire une querelle?

Ah ! je m'en vais si bien vous décoiffer, ma belle,

Qu'à vous peigner, demain, vous passerez un jour !

-Allez-vous-en, vilain! -Adieu, mon seul amour ! "

Il jeta son manteau sur sa moustache blonde,

Et sortit; l'air était doux, et la nuit profonde;

Il détourna la rue à grands pas, et le bruit

De ses éperons d'or se perdit dans la nuit.

Oh! dans cette saison de verdeur et de force,

Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce,

Couvre tout de son ombre, horizon et chemin,

Heureux, heureux celui qui frappe de la main

Le col d'un étalon rétif, ou qui caresse

Les seins étincelants d'une folle maîtresse.

Don Paez, l'arme au bras, est sur les arsenaux;

Seul, en silence, il passe au revers des créneaux;

On le voit comme un point; il fume son cigare

En route, et d'heure en heure, au bruit de la fanfare,

Il mêle sa réponse au qui-vive effrayant

Que des lansquenets gris s'en vont partout criant.

Près de lui, çà et là, ses compagnons de guerre,

Les uns dans leurs manteaux s'endormant sur la terre,

D'autres jouant aux dés. -Propos, récits d'amours,

Et le vin (comme on pense), et les mauvais discours

N'y manquent pas -Pendant que l'un fait, après boire,

Sur quelque brave fille une méchante histoire,

L'autre chante à demi, sur la table accoudé.

Celui-ci, de travers examinant son dé,

A chaque coup douteux grince dans sa moustache

Celui-là, relevant le coin de son panache,

Fait le beau parleur, jure; un autre, retroussant

Sa barbe à moitié rouge, aiguisée en croissant,

Se verse d'un poignet chancelant, et se grise

A la santé du roi, comme un chantre d'église.

Pourtant un maigre suif, allumé dans un coin,

Chancelle sur la nappe à chaque coup de poing.

Voici donc qu'au milieu des rixes, des injures,

Des bravos, des éclats qu'allument les gageures,

L'un d'eux: " Messieurs, dit-il, vous êtes gens du roi,

Braves gens, cavaliers volontaires.-Bon.-Moi,

Je vous déclare ici trois fois gredin et traître,

Celui qui ne va pas proclamer, reconnaître,

Que les plus belles mains qu'en ce chien de pays

On puisse voir encor de Burgos à Cadix,

Sont celles de dona Cazales de Séville,

Laquelle est ma maîtresse, au dire de la ville! "

Ces mots, à peine dits, causèrent un haro

Qui du prochain couvent ébranla le carreau.

Il n'en fut pas un seul qui de bonne fortune

Ne se dît passé maître, et n'en vantât quelqu'une:

Celle-ci pour ses pieds, celle-là pour ses yeux;

L'autre c'était la taille, et l'autre les cheveux.

Don Paez, cependant, debout et sans parole,

Souriait; car, le sein plein d'une ivresse folle,

Il ne pouvait fermer ses paupières sans voir

Sa maîtresse passer, blanche avec un œil noir!

" Messieurs, cria d'abord notre moustache rousse.

La petite Inésille est la peau la plus douce

Où j'aie encor frotté ma barbe jusqu'ici

-Monsieur, dit un voisin rabaissant son sourcil,

Vous ne connaissez pas l'Arabelle; elle est brune

Comme un jais.-Quant à moi, je n'en puis citer une,

Dit quelqu'un, j'en ai trois. -Frères, cria de loin

Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin,

Vous m'avez éveillé; je rêvais à ma belle.

-Vrai, mon petit ribaud ! dirent-ils, quelle est-elle?

Lui, bâillant à moitié: - Par Dieu ! c'est l'Orvado,

Dit-il, la Juana, place San-Bernardo. "

Dieu fit que don Paez l'entendit; et la fièvre

Le prenant aux cheveux, il se mordit la lèvre:

" Tu viens là de lâcher quatre mots imprudents,

Mon cavalier, dit-il, car tu mens par tes dents !

La comtesse Juana d'Orvado n'a qu'un maître,

Tu peux le regarder, si tu veux le connaître.

-Vrai? reprit le dragon; lequel de nous ici

Se trompe ? Elle est à moi, cette comtesse aussi.

-Toi? s'écria Paez; mousqueton d'écurie,

Prendras-tu ton épée, ou s'il faut qu'on t'en prie ?

Elle est à toi, dis-tu? Don Étur ! sais-tu bien

Que j'ai suivi quatre ans son ombre comme un chien?

Ce que j'ai fait ainsi, penses-tu que le fasse

Ce peu de hardiesse empreinte sur ta face,

Lorsque j'en saigne encor, et qu'à cette douleur

J'ai pris ce que mon front a gardé de pâleur?

-Non, mais je sais qu'en tout, bouquets et sérénades,

Elle m'a bien coûté deux ou trois cents cruzades .

-Frère, ta langue est jeune et facile à mentir.

-Ma main est jeune aussi, frère, et rude à sentir

-Que je la sente donc, et garde que ta bouche

Ne se rouvre une fois, sinon je te la bouche

Avec ce poignard, traître, afin d'y renfoncer

Les faussetés d'enfer qui voudraient y passer.

-Oui-da! celui qui parle avec tant d'arrogance,

A défaut de son droit, prouve sa confiance;

Et quand avons-nous vu la belle ? Justement

Cette Nuit?

-Ce matin.

-Ta lèvre sûrement

N'a pas de ses baisers si tôt perdu la trace?

-Je vais te les cracher, si tu veux, à la face.

-Et ceci, dit Étur, ne t'est pas inconnu ? "

Comme, à cette parole, il montrait son sein nu,

Don Paez, sur son cœur, vit une mèche noire

Que gardait sous du verre un médaillon d'ivoire;

Mais dès que son regard, plus terrible et plus prompt

Qu'une flèche, eut atteint le redoutable don,

Il recula soudain de douleur et de haine,

Comme un taureau qu'un fer a piqué dans l'arène:

" Jeune homme, cria-t-il, as-tu dans quelque lieu

Une mère, une femme? ou crois-tu pas en Dieu?

Jure-moi par ton Dieu, par ta mère et ta femme,

Par tout ce que tu crains, par tout ce que ton âme

Peut avoir de candeur, de franchise et de foi,

Jure que ces cheveux sont à toi, rien qu'à toi !

Que tu ne les as pas volés à ma maîtresse,

Ni trouvés,-ni coupés par derrière à la messe !

-J'en jure, dit l'enfant, ma pipe et mon poignard.

-Bien! reprit don Paez, le traînant à l'écart,

Viens ici, je te crois quelque vigueur à l'âme.

En as-tu ce qu'il faut pour tuer une femme?

-Frère, dit don Étur, j'en ai trois fois assez

Pour donner leur paiement à tous serments faussés.

-Tu vois, prit don Paez, qu'il faut qu'un de nous meure.

Jurons donc que celui qui sera dans une heure

Debout, et qui verra le soleil de demain,

Tuera la Juana d'Orvado de sa main.

-Tope, dit le dragon, et qu'elle meure, comme

Il est vrai qu'elle va causer la mort d'un homme."

Et sans vouloir pousser son discours plus avant,

Comme il disait ce mot, il mit la dague au vent.

Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées,

Deux louves, remuant les feuilles desséchées,

S'arrêter face à face, et se montrer la dent;

La rage les excite au combat; cependant

Elles tournent en rond lentement, et s'attendent;

Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent.

Tels, et se renvoyant de plus sombres regards,

Les deux rivaux, penchés sur le bord des remparts,

S'observent; -par instants entre leur main rapide

S'allume sous l'acier un éclair homicide,

Tandis qu'à la lueur des flambeaux incertains,

Tous viennent à voix basse agiter leurs destins.

Eux, muets, haletants vers une mort hâtive,

Pareils à des pêcheurs courbés sur une rive,

Se poussent à l'attaque, et, prompts à riposter,

Par l'injure et le fer tâchent de s'exciter.

Etur est plus ardent, mais don Paez plus ferme.

Ainsi que sous son aile un cormoran s'enferme,

Tel il s'est enfermé sous sa dague; -le mur

Le soutient; à le voir, on dirait à coup sûr

Une pierre de plus dans les pierres gothiques

Qu'agitent les falots en spectres fantastiques.

Il attend. -Pour Étur, tantôt d'un pied hardi,

Comme un jeune jaguar, en criant il bondit;

Tantôt calme à loisir, il le touche et le raille,

Comme pour l'exciter à quitter la muraille.

Le manège fut long. -Pour plus d'un coup perdu,

Plus d'un bien adressé fut aussi bien rendu,

Et déjà leurs cuissards, où dégouttaient des larmes,

Laissaient voir clairement qu'ils saignaient sous leurs armes.

Don Paez le premier, parmi tous ces débats,

Voyant qu'à ce métier ils n'en finissaient pas:

" A toi, dit-il, mon brave! et que Dieu te pardonne!

Le coup fut mal porté, mais la botte était bonne;

Car c'était une botte à lui rompre du coup,

S'il l'avait attrapé, la tête avec le cou.

Étur l'évita donc, non sans peine, et l'épée

Se brisa sur le sol, dans son effort trompée.

Alors, chacun saisit au corps son ennemi,

Comme aprés un voyage on embrasse un ami.

-Heur et malheur ! On vit ces deux hommes s'étreindre

Si fort que l'un et l'autre ils faillirent s'éteindre,

Et qu'à peine leur cœur eut pour un battement

Ce qu'il fallait de place en cet embrassement.

-Effroyable baiser !-où nul n'avait d'envie

Que de vivre assez long pour prendre une autre vie;

Où chacun, en mourant, regardait l'autre, et si,

En le faisant râler, il râlait bien aussi;

Où, pour trouver au cœur les routes les plus sûres

Les mains avaient du fer, les bouches des morsures.

-Effroyable baiser !-Le plus jeune en mourut.

Il blêmit tout à coup comme un mort, et l'on crut,

Quand on voulut après le tirer à la porte,

Qu'on ne pourrait jamais, tant l'étreinte était forte,

Des bras de l'homicide ôter le trépassé.

-C'est ainsi que mourut Étur de Guadassé.

Amour, fléau du monde, exécrable folie,

Toi qu'un lien si frêle à la volupté lie,

Quand par tant d'autres nœuds tu tiens à la douleur,

Si jamais, par les yeux d'une femme sans cœur,

Tu peux m'entrer au ventre et m'empoisonner l'âme,

Ainsi que d'une plaie on arrache une lame,

Plutôt que comme un lâche on me voie en souffrir,

Je t'en arracherai, quand j'en devrais mourir.

Connaîtriez-vous point, frère, dans une rue

Déserte, une maison sans porte, à moitié nue,

Près des barrières, triste;-on n'y voit jamais rien,

Sinon un pauvre enfant fouettant un maigre chien;

Des lucarnes sans vitre, et par le vent cognées,

Qui pendent, comme font des toiles d'araignées;

Des pignons délabrés, où glisse par moment

Un lézard au soleil;-d'ailleurs, nul mouvement.

Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnières,

S'accroupir vers le soir de vieilles filandières,

Qui, d'une main calleuse agitant leur coton,

Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton;

De même l'on dirait que, par l'âge lassée,

Cette pauvre maison, honteuse et fracassée,

S'est accroupie un soir au bord de ce chemin.

C'est là que don Paez, le lendemain matin,

Se rendait.-Il monta les marches inégales,

Dont la mousse et le temps avaient rompu les dalles.

_ Dans une chambre basse, après qu'il fut entré,

Il regarda d'abord d'un air mal assuré.

Point de lit au dedans.-Une fumée étrange

Seule dans ce taudis atteste qu'on y mange.

Ici, deux grands bahuts, des tabourets boiteux,

Cassant à tout propos quand on s'assoit sur eux;

-Des pots;-mille haillons;-et sur la cheminée,

Où chantent les grillons la nuit et la journée,

Quatre méchants portraits pendus, représentant

Des faces qui feraient fuir en enfer Satan.

" Femme, dit don Paez, es-tu là ? -Sur la porte

Pendait un vieux tapis de laine rousse, en sorte

Que le jour en tout point trouait le canevas;

Pour l'écarter du mur, Paez leva le bras.

" Entre ", répond alors une voix éraillée.

Sur un mauvais grabat, de lambeaux habillée,

Une femme, pieds nus, découverte à moitié,

Gisait.-C'était horreur de la voir,-et pitié.

Peut-être qu'à vingt ans elle avait été belle;

Mais un précoce automne avait passé sur elle;

Et noire comme elle est, on dirait à son teint,

Que sur son front hâlé ses cheveux ont déteint.

A dire vrai, c'était une fille de joie.

Vous l'eussiez vue un temps en basquine de soie,

Et l'on se retournait quand, avec son grelot,

La Belisa passait sur sa mule au galop.

C'étaient des boléros, des fleurs, des mascarades.

La misère aujourd'hui l'a prise.-Les alcades,

Connaissant le taudis pour triste et mal hanté,

La laissent sous son toit mourir par charité.

Là, depuis quelques ans, elle traîne une vie

Que soutient à grand'peine une sale industrie:

Elle passe à Madrid pour sorcière, et les gens

Du peuple vont la voir à l'insu des sergents.

Don Paez, cependant, hésitant à sa vue,

Elle lui tend les bras, et sur sa gorge nue,

Qui se levait encor pour un embrassement,

Elle veut l'attirer.

DON PAEZ

Quatre mots seulement,

Vieille.-Me connais-tu ? Prends cette bourse, et songe

Que je ne veux de toi ni conte ni mensonge.

BELISA

De l'or, beau cavalier? Je sais ce que tu veux;

Quelque fille de France, avec de beaux cheveux

Bien blonds!-J'en connais une.

DON PAEZ

Elle perdrait sa peine;

Je n'ai plus maintenant d'amour que pour ma haine.

BELISA

Ta haine ? Ah ! je comprends.-C'est quelque trahison;

Ta belle t'a fait faute, et tu veux du poison.

DON PAEZ

Du poison, j'en voulais d'abord.-Mais la blessure

D'un poignard est, je crois, plus profonde et plus sûre.

BELISA

Mon fils, ta main est faible encor;-tu manqueras

Ton coup, et mon poison ne le manquera pas.

Regarde comme il est vermeil; il donne envie

D'y goûter;-on dirait que c'est de l'eau-de-vie.

DON PAEZ

Non.-Je ne voudrais pas, vois-tu, la voir mourir

Empoisonnée;-on a trop longtemps à souffrir.

Il faudrait rester là deux heures, et peut-être

L'achever.-Ton poison, c'est une arme de traître;

C'est un chat qui mutile et qui tue à plaisir

Un misérable rat dont il a le loisir.

Et puis cet attirail, cette mort si cruelle,

Ces sanglots, ces hoquets.-Non, non;-elle est trop belle !

Elle mourra d'un coup.

BELISA

Alors, que me veux-tu?

DON PAEZ

Écoute.-A-t-on raison de croire à la vertu

Des philtres ?-Dis-moi vrai.

BELISA

Vois-tu sur cette planche

Ce flacon de couleur brune, où trempe une branche?

Approches-en ta lèvre, et tu sauras après

Si les discours qu'on tient sur les philtres sont vrais.

DON PAEZ

Donne.-Je vais t'ouvrir ici toute mon âme:

Après tout, vois-tu bien, je l'aime, cette femme.

Un cep, depuis cinq ans planté dans un rocher,

Tient encore assez ferme à qui veut l'arracher.

C'est ainsi, Belisa, qu'au cœur de ma pensée

Tient et résiste encor cette amour insensée.

Quoi qu'il en soit, il faut que je frappe.-Et j'ai peur

De trembler devant elle.

BELISA

As-tu si peu de cœur?

DON PAEZ

Elle mourra, sorcière, en m'embrassant.

BELISA

Écoute.

Es-tu bien sûr de toi? Sais-tu ce qu'il en coûte

Pour boire ce breuvage ?

DON PAEZ

En meurt-on ?

BELI SA

Tu seras

Tout d'abord comme pris de vin. _Tu sentiras

Tous tes esprits flottants, comme une langueur sourde

Jusqu'au fond de tes os, et ta tête si lourde

Que tu la croirais prête à choir à chaque pas.

-Tes yeux se lasseront.-et tu t'endormiras:-

Mais d'un sommeil de plomb, _sans mouvement, sans rêve.

C'est pendant ce moment que le charme s'achève.

Dès qu'il aura cessé, mon fils, quand tu serais

Plus cassé qu'un vieillard, ou que dans les forêts

Sont ces vieux sapins morts qu'en marchant le pied brise,

Tu sentiras ton cœur bondir de volupté.

Et les Anges du ciel marcher à ton côté !

DON PAEZ

Et souffre-t-on beaucoup pour en mourir ensuite ?

BELISA

Oui, mon fils.

DON PAEZ

Donne-moi ce flacon.-Meurt-on vite?

BELISA

Non.-Lentement.

DON PAEZ

Adieu, ma mère!

Le flacon

Vide, il le reposa sur le bord du balcon. -

Puis tout à coup, stupide, il tomba sur la dalle,

Comme un soldat blessé que renverse une balle.

" Viens, dit la Belisa l'attirant, viens dormir

Dans mes bras, et demain tu viendras y mourir. "

Comme elle est belle au soir, aux rayons de la lune,

Peignant sur son cou blanc sa chevelure brune!

Sous la tresse d'ébène on dirait, à la voir,

Une jeune guerrière avec un casque noir!

Son voile déroulé plie et s'affaisse à terre

Comme elle est belle et noble ! et comme, avec mystère,

L'attente du plaisir et le moment venu

Font sous son collier d'or frissonner son sein nu

Elle écoute.-Déjà. dressant mille fantômes,

La nuit comme un serpent se roule autour des dômes;

Madrid, de ses mulets écoutant les grelots,

Sur son fleuve endormi promène ses falots.

-On croirait que, féconde en rumeurs étouffées,

La ville s'est changée en un palais de fées,

Et que tous ces granits dentelant les clochers

Sont aux cimes des toits des follets accrochés.

La senora, pourtant, contre sa jalousie,

Collant son front rêveur à sa vitre noircie

Tressaille chaque fois que l'écho d'un pilier

Répète derrière elle un pas dans l'escalier.

-Oh! comme à cet instant bondit un cœur de femme!

Quand l'unique pensée où s'abîme son âme

Fuit et grandit sans cesse, et devant son désir

Recule comme une onde, impossible à saisir!

Alors, le souvenir excitant l'espérance,

L'attente d'être heureux devient une souffrance;

Et l'œil ne sonde plus qu'un gouffre éblouissant,

Pareil à ceux qu'en songe Alighieri descend.

Silence!-Voyez-vous, le long de cette rampe,

Jusqu'au faîte en grimpant tournoyer une lampe ?

On s'arrête;-on l'éteint-Un pas précipité

Retentit sur la dalle, et vient de ce côté.

-Ouvre la porte, Inès, et vois-tu pas, de grâce,

Au bas de la poterne un manteau gris qui passe?

Vois-tu sous le portail marcher un homme armé ?

C'est lui, c'est don Paez!-Salut, mon bien-aimé!

DON PAEZ

Salut;-que le Seigneur vous tienne sous son aide!

JUANA

Étes-vous donc si las, Paez, ou suis-je laide,

Que vous ne venez pas m'embrasser aujourd'hui?

DON PAEZ

J'ai bu de l'eau-de-vie à dîner, je ne puis.

JUANA

Qu'avez-vous, mon amour? pourquoi fermer la porte

Au verrou? don Paez a-t-il peur que je sorte?

DON PAEZ

C'est plus aisé d'entrer que de sortir d'ici.

JUANA

Vous êtes pâle, ô ciel! Pourquoi sourire ainsi?

DON PAEZ

Tout à l'heure, en venant, je songeais qu'une femme

Qui trahit son amour, Juana, doit avoir l'âme

Faite de ce métal faux dont sont fabriqués

La mauvaise monnaie et les écus marqués,

JUANA

Vous avez fait un rêve aujourd'hui, je suppose?

DON PAEZ

Un rêve singulier.-Donc, pour suivre la chose,

Cette femme-là doit, disais-je, assurément,

Quelquefois se méprendre et se tromper d'amant.

JUANA

M'oubliez-vous, Paez, et l'endroit où nous sommes ?

DON PAEZ

C'est un péché mortel, Juana, d'aimer deux hommes.

JUANA

Hélas! rappelez-vous que vous parlez à moi.

DON PAEZ

Oui, je me le rappelle; oui, par la sainte foi,

Comtesse !

JUANA

Dieu! vrai Dieu! quelle folie étrange

Vous a frappé l'esprit, mon bien-aimé! mon ange!

C'est moi, c'est ta Juana.-Tu ne le connais pas,

Ce nom qu'hier encor tu disais dans mes bras ?

Et nos serments, Paez, nos amours infinies !

Nos nuits, nos belles nuits! nos belles insomnies !

Et nos larmes, nos cris dans nos fureurs perdus !

Ah! mille fois malheur, il ne s'en souvient plus !

Et comme elle parlait ainsi, sa main ardente

Du jeune homme au hasard saisit la main pendante

Vous l'eussiez vu soudain pâlir et reculer,

Comme un enfant transi qui vient de se brûler.

" Juana, murmura-t-il, tu l'as voulut ! " Sa bouche

N'en put dire plus long, car déjà sur la couche

Ils se tordaient tous deux, et sous les baisers nus

Se brisaient les sanglots du fond du cœur venus.

Oh ! comme, ensevelis dans leur amour profonde,

Ils oubliaient le jour, et la vie, et le monde !

C'est ainsi qu'un nocher, sur les flots écumeux.

Prend l'oubli de la terre à regarder les cieux !

Mais, silence ! écoutez. _ Sur leur sein qui se froisse,

Pourquoi ce sombre éclair, avec ces cris d'angoisse ?

Tout se tait. _ Qui les trouble, ou qui les a surpris ?

_ Pourquoi donc cet éclair et pourquoi donc ces cris ?

_ Qui le saura jamais ? _ Sous une nue obscure

La lune a dérobé sa clarté faible et pure._

Nul flambeau, nul témoin que la profonde nuit

Qui ne raconte pas les secrets qu'on lui dit.

Qui le saura ? _ Pour moi, j'estime qu'une tombe

Est un asile sûr où l'espérance tombe,

Où pour l'éternité on croise les deux bras,

Et dont les endormis ne se réveillent pas.

§§§

filmromj

11 décembre 2006

Théatre

Fantasio (1834)

Accablé et endetté, Fantasio s'esquive en se glissant dans le costume du nouveau bouffon de la cour, où il évolue clandestinement parmi les grands en laissant libre cours à son sarcasme. Mais il sera aussi témoin du désenchantement d'Elsbeth la fille du roi promise à un inconnu. Touché par son triste sort, il s'ingénuira à lui ouvrir les yeux sur l'absurdité de la situation en usant de sa malice, et à lui transmettre son goût pour la liberté.

Acte II, scène 1

ELSBETH, seule. Il me semble qu'il y a quelqu'un derrière ces bosquets. Est-ce le fantôme de mon pauvre bouffon que j'aperçois dans ces bluets, assis dans la prairie ? Répondez-moi ; qui êtes-vous? que faites-vous là, à cueillir ces fleurs ?

Elle s'avance vers un tertre.

FANTASIO, assis, vêtu en bouffon, avec une bosse et une perruque. Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos beaux yeux.

ELSBETH. Que signifie cet accoutrement ? qui êtes -vous pour venir parodier sous cette large perruque un homme que j'ai aimé ? Etes-vous un écolier en bouffonnerie ?

FANTASIO. Plaise à Votre Altesse Sérénissime, je suis le nouveau bouffon du roi ; le majordome m'a reçu favorablement ; je suis présenté au valet de chambre ; les marmitons me protègent depuis hier soir, et je cueuille modestement des fleurs en attendant qu'il me vienne de l'esprit.

ELSBETH. Cela me parait douteux, que vous cueilliez jamais cette fleur-là.

FANTASIO. Pourquoi ? l'esprit peut venir à un homme vieux, tout comme à une jeune fille. Cela est si difficile quelquefois de distinguer un trait spirituel d'une grosse sottise ! Beaucoup parler, voilà l'important ; le plus mauvais tireur de pistolet peut attraper la mouche, s'il tire sept cent quatre-vingts coups à la minute, tout aussi bien que le plus habile homme qui n'en tire qu'un ou deux bien ajustés. Je ne demande qu'à être nourri convenablement pour la grosseur de mon ventre, et je regarderai mon ombre au soleil pour voir si ma perruque pousse.

ELSBETH. En sorte que vous voilà revêtu des dépouilles de Saint-Jean ? Vous avez raison de parler de votre ombre ; tant que vous aurez ce costume, elle lui ressemblera toujours, je crois, plus que vous.

FANTASIO. Je fais en ce moment une élégie qui décidera de mon sort.

ELSBETH. En quelle façon ?

FANTASIO. Elle prouvera clairement que je suis le premier homme du monde, ou bien elle ne vaudra rien du tout. Je suis en train de bouleverser l'univers pour le mettre en acrostiche ; la lune, le soleil et les étoiles se battent pour entrer dans mes rimes, comme des écoliers à la porte d"un théatre de mélodrames.

ELSBETH. Pauvre homme ! quel métier tu entreprends! faire de l'esprit à tant par heure ! N'as-tu ni bras ni jambes, et ne ferais-tu pas mieux de labourer la terre que ta propre cervelle ?

FANTASIO. Pauvre petite ! quel métier vous entreprenez ! épouser un sot que vous n'avez jamais vu ! - N'avez-vous ni coeur ni tête, et ne feriez-vous pas mieux de vendre vos robes que votre corps ?

ELSBETH. Voilà qui est hardi, monsieur le nouveau venu !

FANTASIO. Comment appelez-vous cette fleur-là, s'il vous plaît ?

ELSBETH. Une tulipe. Que veux-tu prouver ?

FANTASIO. Une tulipe rouge, ou une tulipe bleue ?

ELSBETH. Bleue, à ce qu'il me semble.

FANTASIO. Point du tout, c'est une tulipe rouge.

ELSBETH. Veux-tu mettre un habit neuf à une vieille sentence ? Tu n'en as pas besoin pour dire que des goûts et des couleurs il n'en faut pas disputer.

FANTASIO. Je n'en dispute pas ; je vous dis que cette tulipe est une tulipe rouge, et cependant je conviens qu'elle est bleue.

ELSBETH. Comment arranges-tu cela ?

FANTASIO. Comme votre contrat de mariage ! Qui peut savoir sous le soleil s'il est né bleu ou rouge ? Les tulipes elles-mêmes n'en savent rien. Les jardiniers et les notaires font des greffes si extraordinaires, que les pommes deviennent citrouilles, et que les chardons sortent de la mâchoire de l'âne pour s'inonder de sauce dans le plat d'argent d'un évêque. Cette tulipe que voilà s'attendait bien à être rouge ; mais on l'a mariée, elle est toute étonnée d'être bleue ; c'est ainsi que le monde entier se métamorphose sous les mains de l'homme ; et la pauvre dame Nature doit se rire parfois au nez de bon coeur, quand elle mire dans ses lacs et dans ses mers son éternelle mascarade. Croyez-vous que ça sentît la rose dans le paradis de Moise ? ça ne sentait que le foin vert. La rose est la fille de la civilisation ; c'est une marquise comme vous et moi.

ELSBETH. La pâle fleur de l'aubépine peut devenir une rose, et un chardon peut devenir un artichaud ; mais une fleur ne peut pas devenir une autre : ainsi, qu'importe à la nature ? on ne la change pas, on l'embellit ou on la tue. La plus chétive violette mourrait plutôt que de céder si l'on voulait, par des moyens artificiels, altérer sa forme d'une étamine.

FANTASIO. C'est pourquoi je fais plus de cas d'une violette que d'une fille de roi.

ELSBETH. Il y a certaines choses que les bouffons eux-mêmes n'ont pas le droit de railler ; fais-y attention. Si tu as écouté ma conversation avec ma gouvernante, prends garde à tes oreilles.

FANTASIO. Non pas à mes oreilles, mais à ma langue. Vous vous trompez de sens ; il y a une erreur de sens dans vos paroles.

ELSBETH. Ne me fais pas de calembour, si tu veux gagner ton argent, et ne me compare pas à des tulipes, si tu ne veux gagner autre chose.

FANTASIO. Qui sait ? Un calembour console de bien des chagrins ; et jouer avec les mots est un moyen comme un autre de jouer avec les pensées, les actions et les êtres. Tout est calembour ici-bas, et il est aussi difficile de comprendre le regard d'un enfant de quatre ans, que le galimatias de trois drames modernes.

ELSBETH. Tu me fais l'effet de regarder le monde à travers un prisme tant soit peu changeant.

FANTASIO. Chacun a ses lunettes ; mais personne ne sait au juste de quelle couleur en sont les verres. Qui est-ce qui pourra me dire au juste si je suis heureux ou malheureux, bon ou mauvais, triste ou gai, bête ou spirituel ?

ELSBETH. Tu es laid, du moins ; cela est certain.

FANTASIO. Pas plus certain que votre beauté. Voilà votre père qui vient avec votre future mari. Qui est-ce qui peut savoir si vous l'épouserez ?

Il sort.

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11 décembre 2006

Quelques dessins

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Le château La Bonnaventure, vers Vendôme

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Lord Byron

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Son frère, Paul

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Sa mère

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George Sand

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G. Sand fumant la pipe

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Profil de G. Sand

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Regard de G. Sand

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G. Sand dans son boudoir

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G. Sand

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11 décembre 2006

L'Histoire du Merle Blanc

LE MERLE BLANC (1842)

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Récit autobiographique sous forme de contine, extrait :

"Qu'il est glorieux, mais qu'il est pénible d'être en ce monde un merle exceptionnel ! Je ne suis point un oiseau fabuleux, et M. de Buffon m'a décrit. Mais hélas ! Je suis extrêmement rare, et très difficile à trouver. Plût au ciel que je fusse tout à fait impossible !

Mon père et ma mère étaient deux bonnes gens qui vivaient depuis nombres d'années, au fond d'un vieux jardin retiré du Marais. C'était un ménage exemplaire. Pendant que ma mère, assise dans un buisson fourré, pondait régulièrement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec une religion patriarcale, mon père, encore fort propre et fort pétulant, malgré son grand âge, picorait autour d'elle toute la journée, lui apportant de beaux insectes qu'il saisissait délicatement par le bout de la queue pour ne pas dégoûter sa femme, et, la nuit venue, il ne manquait jamais, quand il faisait beau, de la régaler d'une chanson qui réjouissait tout le voisinage. Jamais une querelle, jamais le moindre nuage n'avait troublé cette douce union.

A peine fus-je venu au monde, que, pour la première fois de sa vie, mon père commença à montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse encore que d'un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur, ni la tournure de sa nombreuse postérité.

- voilà un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de travers ; il faut que ce gamin là aille apparemment se fourrer dans tous les plâtras et dans tous les tas de boue qu'il rencontre, pour être toujours si laid et si crotté.

-Eh! Mon Dieu, mon ami, répondait ma mère, toujours roulée en boule dans une vieille écuelle dont elle faisait son nid, ne voyez-vous pas que c'est son âge? Et vous-même, dans votre jeune temps, n'avez-vous pas été un charmant vaurien? Laissez grandir notre merlichon, et vous verrez comme il sera beau ; il est des mieux que j'aie pondus.

Tout en prenant ainsi ma défense, ma mère ne s'y trompait pas ; elle voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosité ; mais elle faisait comme toutes les mères, qui s'attachent souvent à leurs enfants, par cela même qu'ils sont maltraités de la nature, comme si la faute en était à elles, ou comme si elles repoussaient d'avance l'injustice du sort qui doit les frapper.

Quand vint le temps de ma première mue, mon père devint tout à fait pensif et me considéra attentivement. Tant que mes plumes tombèrent, il me traita encore avec assez de bonté et me donna même la pâtée, me voyant grelotter presque nu dans un coin ; mais dès que mes pauvres ailerons transis commencèrent à se recouvrir de duvet, à chaque plume blanche qu'il vit paraître, il entra dans une telle colère, que je craignis qu'il me plumât pour le reste de mes jours. Hélas ! Je n'avais pas de miroir ; j'ignorais le sujet de cette fureur, et je me demandais pourquoi le meilleur de pères se montrait pour moi si barbare.

Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient mis, malgré moi, le cœur en joie, comme je voltigeais dans une allée, je me mis, pour mon malheur, à chanter. A la première note qu'il entendit, mon père sauta en l'air comme une fusée.

- qu'est-ce que j'entends là? s'écria t'il ; est-ce ainsi qu'un merle siffle? Est-ce ainsi que je siffle? Est-ce là siffler?

Et, s'abattant près de ma mère avec la contenance la plus terrible:

- Malheureuse! dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid?

A ces mots, ma mère indignée s'élança de son écuelle, non sans se faire du mal à une patte ; elle voulut parler, mais ses sanglots la suffoquaient ; elle tomba à terre à demi-pâmée. Je la vis près d'expirée ; épouvanté et tremblant de peur, je me jetai aux genoux de mon père.

- O mon père! Lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal vêtu, que ma mère n'en soit point punie! Est-ce sa faute si la nature m'a refusé une voix comme la vôtre! Est-ce sa faute si je n'ai pas votre beau bec jaune et votre bel habit noir à la française, qui vous donne l'air d'un marguillier en train d'avaler une omelette? Si le ciel a fait de moi un monstre, et si quelqu'un doit en porter la peine, que je sois du moins le seul malheureux!

- il ne s'agit pas de cela, dit mon père ; que signifie la manière absurde dont tu viens de te permettre de siffler? Qui t'a appris à siffler ainsi contre tous les usages et toutes les règles?

- Hélas ! Monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je pouvais, me sentant gai parce qu'il fait beau, et ayant peut-être mangé trop de mouches.

- On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père, hors de lui. Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils, et, lorsque je fais entendre ma voix la nuit, apprends qu'il y a ici, au premier étage, un vieux monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent leurs fenêtres pour m'entendre. N'est-ce pas assez que j'aie devant les yeux l'affreuse couleur de tes sottes plumes qui te donnent l'air enfariné, comme une paillasse de la foire. Si je n'étais le plus pacifique des merles, je t'aurais déjà cent fois mis à nu, ni plus ni moins qu'un poulet de basse-cour prêt à être embroché.

- Eh bien! m'écriai-je, révolté de l'injustice de mon père, s'il en est ainsi, monsieur, qu'à cela ne tienne! Je me déroberai à votre présence, je délivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche par laquelle vous me tirez toute la journée. Je partirai, monsieur, je fuirai ; assez d'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisse que ma mère pond trois fois par an ; j'irai loin de vous cacher ma misère, et peut-être ajoutai-je en sanglotant, peut-être trouverai-je, dans le potager du voisin, ou sur les gouttières, quelques vers de terre ou quelques araignées pour soutenir ma triste existence

- Comme tu voudras, répliqua mon père, loin de s'attendrir à ce discours ; que je ne te voie plus! Tu n'es pas mon fils ; tu n'es pas un merle

- Et que suis-je donc, monsieur, s'il vous plait?

- Je n'en sais rien, mais tu n'es pas un merle.

Après ces paroles foudroyantes, mon père s'éloigna à pas lents. Ma mère se releva tristement, et alla, en boitant, achever de pleurer dans son écuelle. Pour moi, confus et désolé, je pris mon vol du mieux que je pus, et j'allai, comme je l'avais annoncé, me percher sur la gouttière d'une maison voisine."

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11 décembre 2006

Confession de l'Enfant d'un Siècle

La Confession d’un Enfant du Siècle (1836)

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Le roman autobiographique de sa jeunesse, extraits :

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« En même temps que la vie du dehors était si pâle et si mesquine, la vie intérieure de la société prenait un aspect sombre et silencieux ; l’hypocrisie la plus sévère régnait dans les mœurs ; les idées anglaises se joignant à la dévotion, la gaieté même avait disparu. Peut-être était-ce la Providence qui préparait déjà ses voies nouvelles ; peut-être était-ce l’ange avant-coureur des sociétés futures qui semait déjà dans le cœur des femmes les germes de l’indépendance humaine, que quelque jour elles réclameront. Mais il est certain que tout d’un coup, choses inouïes, dans tous les salons de Paris, les hommes passèrent d’un côté et les femmes de l’autre ; et ainsi, les unes vêtues de blanc comme des fiancées, les autres vêtus de noir comme des orphelins, ils commencèrent à se mesurer des yeux.

Qu’on ne s’y trompe pas : ce vêtement noir que portent les hommes de notre temps est un symbole terrible ; pour en venir là, il a fallu que les armures tombassent pièce à pièce et les broderies fleur à fleur. C’est la raison humaine qui a renversé toutes les illusions ; mais elle en porte elle-même le deuil, afin qu’on la console.

Les mœurs des étudiants et des artistes, ces mœurs si libres, si belles, si pleines de jeunesse, se ressentirent du changement universel. Les hommes, en se séparant des femmes, avaient chuchoté un mot qui blesse à mort : le mépris ; ils s’étaient jetés dans le vin et dans les courtisanes. Les étudiants et les artistes s’y jetèrent aussi ; l’amour était traité comme la gloire et la religion ; c’était une illusion ancienne. On allait donc aux mauvais lieux ; la grisette, cette classe si rêveuse, si romanesque, et d’un amour si tendre et si doux, se vit abandonnée aux comptoirs des boutiques. Elle était pauvre, et on ne l’aimait plus ; elle voulut avoir des robes et des chapeaux : elle se vendit. O misère ! Le jeune homme qui aurait dû l’aimer, qu’elle aurait aimé elle-même, celui qui la conduisait autrefois aux bois de Verrières et de Romainville, aux danses sur le gazon, aux soupers sur l’ombrage ; celui qui venait causer le soir sous la lampe, au fond de la boutique, durant les longues veillées d’hiver ; celui qui partageait avec elle son morceau de pain trempé de la sueur de son front, et son amour sublime et pauvre ; celui-là, ce même homme, après l’avoir délaissée, la retrouvait quelque soir d’orgie au fond du lupanar, pâle et plombée, à jamais perdue, avec la faim sur les lèvres et la prostitution dans le cœur. »

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                                                                                femme3

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« J’ai à raconter à quelle occasion je fus pris d’abord de la maladie du siècle.

J’étais à table, à un grand souper, après une mascarade. Autour de moi mes amis richement costumés, de tous côtés des jeunes gens et des femmes, tous étincelants de beauté et de joie ; à droite et à gauche des mets exquis, des flacons, des lustres, des fleurs ; au-dessus de ma tête un orchestre bruyant, et en face de moi ma maîtresse, créature superbe que j’idolâtrais.

J’avais alors dix-neuf ans ; je n’avais éprouvé aucun malheur ni aucune maladie ; j’étais d’un caractère à la fois hautain et ouvert, avec toutes les espérances et un cœur débordant. Les vapeurs de vin fermentaient dans mes veines ; c’était un de ces moments d’ivresse où tout ce qu’on voit, tout ce qu’on entend vous parle de la bien-aimée. La nature entière paraît alors comme une pierre précieuse à mille facettes, sur laquelle est gravée le nom mystérieux. On embrasserait volontiers tous ceux qu’on voit sourire, et on se sent frère de tout ce qui existe. Ma maîtresse m’avait donné rendez-vous pour la nuit, et je portais lentement mon verre à mes lèvres en la regardant.

Comme je me retournais pour prendre une assiette, ma fourchette tomba. Je me baissai pour la ramasser, et, ne la trouvant pas d’abord, je soulevai la nappe pour voir où elle avait roulé. J’aperçus alors sous la table le pied de ma maîtresse qui était posé sur celui d’un jeune homme assis à côté d’elle. ; leurs jambes étaient croisées et entrelacées, et ils se resserraient doucement de temps en temps.

Je me relevai parfaitement calme, demandai une autre fourchette et continuai à souper. Ma maîtresse et son voisin étaient, de leur côté, très tranquilles aussi, se parlant à peine et ne se regardant pas. Le jeune homme avait les coudes sur la table et plaisantait avec une autre femme qui lui montrait son collier et ses bracelets. Ma maîtresse était immobile, les yeux fixés et noyés de langueur. Je les observai tous deux tant que dura le repas, et je ne vis ni dans leurs gestes, ni sur leurs visages rien qui pût les trahir. A la fin, lorsqu’on fut au dessert, je fis glisser ma serviette à terre, et, m’étant baissé de nouveau, je les retrouvai dans la même position, étroitement liés l’un à l’autre.

J’avais promis à ma maîtresse de la ramener ce soir là chez elle. Elle était veuve, et par conséquent fort libre, au moyen d’un vieux parent qui l’accompagnait et lui servait de chaperon. Comme je traversais le péristyle, elle m’appela. –Allons, Octave, me dit-elle, partons, me voilà. Je me mis à rire et sortis sans répondre. Au bout de quelques pas, je m’assis sur une borne. Je ne sais pas à quoi je pensais ; j’étais comme abruti et devenu idiot par l’infidélité de cette femme dont je n’avais jamais été jaloux, et sur laquelle je n’avais jamais conçu aucun soupçon. Ce que je venais de voir ne me laissant aucun doute, je demeurais comme étourdi d’un coup de massue et ne me rappelle rien de ce qui s’opéra en moi durant le temps que je restais sur cette borne, sinon que, regardant machinalement le ciel et voyant une étoile filer, je saluai cette apparence fugitive, où les poètes voient un monde détruit, et lui ôtai gravement mon chapeau.

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                          esp

Je rentrai chez moi tranquillement, n’éprouvant rien, et comme privé de réflexion. Je commençai à me déshabiller, et me mis au lit ; à peine eus-je posé la tête sur le chevet, que les esprits de la vengeance me saisirent avec une telle force, que je me redressai tout à coup contre la muraille, comme si tous les muscles de mon corps fussent devenus de bois. Je descendis de mon lit en criant, les bras étendus, ne pouvant marcher que sur les talons, tant que les nerfs de mes orteils étaient crispés. Je passai ainsi près d’une heure, complètement fou et raide comme un squelette. Ce fut le premier accès de colère que j’éprouvais.

L’homme que j’avais surpris auprès de ma maîtresse étaient un de mes amis les plus intimes. J’allai chez lui le lendemain, accompagné d’un jeune avocat nommé Desgenais ; nous prîmes des pistolets, un autre témoin, et fûmes au bois de Vincennes. Pendant toute la route, j’évitai de parler à mon adversaire et même de l’approcher ; je résistai ainsi à l’envie que j’avais de le frapper ou de l’insulter, ces sortes de violences étant toujours hideuses et inutiles, du moment que la loi permet le combat en règle. Mais je ne pus me défendre d’avoir les yeux fixés sur lui. C’était un de mes camarades d’enfance, et il y avait eu entre nous un échange perpétuel de services depuis nombres d’années. Il connaissait parfaitement mon amour pour ma maîtresse et m’avait même plusieurs fois fait entendre clairement que ces sortes de liens étaient sacrés pour un ami, et qu’il serait incapable de chercher à me supplanter, quand même il aimerait la même femme que moi. Enfin, j’avais toute sorte de confiance en lui, et je n’avais peut-être jamais serré la main plus cordialement que la sienne.

Je regardais curieusement, avidement, cet homme que j’avais entendu parler de l’amitié comme un héros de l’antiquité et que je venais de voir caressant ma maîtresse. C’était la première fois de ma vie que je voyais un monstre ; je le toisais d’un œil hagard pour observer comment il était fait. Lui que j’avais connu à l’âge de dix ans, avec qui j’avais vécu jour par jour dans la plus parfaite et la plus étroite amitié, il me semblait que je ne l’avais jamais vu. "

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                   duel                                  

11 décembre 2006

Ses Romances

                                                          

A Mademoiselle Zoé Le Douairin
    (Le Mans, octobre 1826)

Heureux séjour où la beauté
     M'accueillit avec indulgence,
     Demain, le jour, ramenant la clarté,
     Te rendra douce leur présence
     Et demain je t'aurai quitté.

Mais si le temps, marquant l'heure funeste,
     De ces beaux lieux m'ordonne de partir,
     Il ne m'ôtera pas le seul bien qu'il me reste,
     De mon bonheur le tendre souvenir !

Zo_

ESPACE

Fragment

(A Madame Beaulieu, 1828)

Quand je t'aimais, pour toi j'aurais donné ma vie,
Mais c'est toi, de t'aimer, toi qui m'ôtas l'envie.
À tes pièges d'un jour on ne me prendra plus;
Tes ris sont maintenant et tes pleurs superflus.
Ainsi, lorsqu'à l'enfant la vieille salle obscure
Fait peur, il va tout nu décrocher quelque armure;
Il s'enferme, il revient, tout palpitant d'effroi,
Dans sa chambre bien noire et dans son lit bien froid.
Et puis, lorsqu'au matin le jour vient à paraître,
Il trouve son fantôme aux plis de sa fenêtre,
Voit son arme inutile, il rit et, triomphant,
S'écrie: " Oh que j'ai peur! oh que je suis enfant ! "

ESPACE

Mme_B

ESPACE

ESPACE

La Marquise

(1829)

ESP

Vous connaissez que j'ai pour mie

Une Andalouse à l'oeil lutin,

Et sur mon coeur, tout endormie,

Je la berce jusqu'au matin.

Voyez-la, quand son bras m'enlace,

Comme le col d'un cygne blanc,

S'enivrer, oublieuse et lasse,

De quelque rêve nonchalant.

Gais chérubins ! veillez sur elle.

Planez, oiseau, sur votre nid ;

Dorez du reflet de votre aile

Son doux sommeil, que Dieu bénit !

Car toute chose nous convie

D'oublier tout, fors notre amour :

Nos plaisirs, d'oublier la vie ;

Nos rideaux, d'oublier le jour.

Pose ton souffle sur ma bouche,

Que ton âme y vienne passer !

Oh ! restons ainsi dans ma couche,

Jusqu'à l'heure de trépasser !

Restons ! L'étoile vagabonde

Dont les sages ont peur de loin

Peut-être, en emportant le monde,

Nous laissera dans notre coin.

Oh ! viens ! dans mon âme froissée

Qui saigne encor d'un mal bien grand,

Viens verser ta blanche pensée,

Comme un ruisseau dans un torrent !

Car sais-tu, seulement pour vivre,

Combien il m'a fallu pleurer ?

De cet ennui qui désenivre

Combien en mon coeur dévorer ?

Donne-moi, ma belle maîtresse,

Un beau baiser, car je te veux

Raconter ma longue détresse,

En caressant tes beaux cheveux.

Or voyez qui je suis ma mie,

Car je vous pardonne pourtant

De vous être hier endormie

Sur mes lèvres, en m'écoutant.

Pour ce, madame la marquise,

Dès qu'à la ville il fera noir,

De par le roi sera requise

De venir en notre manoir ;

Et sur mon coeur, tout endormie,

La bercerai jusqu'au matin,

Car on connaît que j'ai pour mie

Une Andalouse à l'oeil lutin.

ESPACE

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ESP

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A Juana

(1831)

O ciel ! je vous revois, madame,
De tous les amours de mon âme
Vous le plus tendre et le premier.
Vous souvient-il de notre histoire ?
Moi, j'en ai gardé la mémoire :
C'était, je crois, l'été dernier.

Ah ! marquise, quand on y pense,
Ce temps qu'en folie on dépense,
Comme il nous échappe et nous fuit !
Sais-tu bien, ma vieille maîtresse,
Qu'à l'hiver, sans qu'il y paraisse,
J'aurai vingt ans, et toi dix-huit ?

Eh bien ! m'amour, sans flatterie,
Si ma rose est un peu pâlie,
Elle a conservé sa beauté.
Enfant ! jamais tête espagnole
Ne fut si belle, ni si folle.
Te souviens-tu de cet été ?

De nos soirs, de notre querelle ?
Tu me donnas, je me rappelle,
Ton collier d'or pour m'apaiser,
Et pendant trois nuits, que je meure,
Je m'éveillai tous les quarts d'heure,
Pour le voir et pour le baiser.

Et ta duègne, ô duègne damnée !
Et la diabolique journée
Où tu pensas faire mourir,
O ma perle d'Andalousie,
Ton vieux mari de jalousie,
Et ton jeune amant de plaisir !

Ah ! prenez-y garde, marquise,
Cet amour-là, quoi qu'on en dise,
Se retrouvera quelque jour.
Quand un coeur vous a contenue,
Juana, la place est devenue
Trop vaste pour un autre amour.

Mais que dis-je ? ainsi va le monde.
Comment lutterais-je avec l'onde
Dont les flots ne reculent pas ?
Ferme tes yeux, tes bras, ton âme ;
Adieu, ma vie, adieu, madame,
Ainsi va le monde ici-bas.

Le temps emporte sur son aile
Et le printemps et l'hirondelle,
Et la vie et les jours perdus ;
Tout s'en va comme la fumée,
L'espérance et la renommée,
Et moi qui vous ai tant aimée,
Et toi qui ne t'en souviens plus !

ESPACE

Juana

ESPACE

ESPACE

A Pépa

(Mlle Hermine Dubois, 1831)

Pépa, quand la nuit est venue,
Que ta mère t'a dit adieu;
Que sous ta lampe, à demi-nue,
Tu t'inclines pour prier Dieu;

A cette heure où l'âme inquiète
Se livre au conseil de la nuit;
Au moment d'ôter ta cornette,
Et de regarder sous ton lit;

Quand le sommeil sur ta famille
Autour de toi s'est répandu;
Ô Pépita, charmante fille,
Mon amour, à quoi penses-tu ?

Qui sait? Peut-être à l'héroïne
De quelque infortuné roman;
A tout ce que l'espoir devine
Et la réalité dément;

Peut-être à ces grandes montagnes
Qui n'accouchent que de souris;
A des amoureux en Espagne,
A des bonbons, à des maris;

Peut-être aux tendres confidences
D'un cœur naïf comme le tien;
A ta robe, aux airs que tu danses;
Peut-être à moi,-peut-être à rien.

ESPACE

P_pa

ESP

A Laure
(1832)

Si tu ne m'aimais pas, dis-moi, fille insensée,
Que balbutiais-tu dans ces fatales nuits ?
Exerçais-tu ta langue à railler ta pensée ?
Que voulaient donc ces pleurs, cette gorge oppressée,
Ces sanglots et ces cris?


Ah ! si le plaisir seul t'arrachait ces tendresses,
Si ce n'était que lui qu'en ce triste moment
Sur mes lèvres en feu tu couvrais de caresses
Comme un unique amant;

Si l'esprit et les sens, les baisers et les larmes,
Se tiennent par la main de ta bouche à ton cœur,
Et s'il te faut ainsi, pour y trouver des charmes,
Sur l'autel du plaisir profaner le bonheur:

Ah ! Laurette! Ah ! Laurette, idole de ma vie,
Si le sombre démon de tes nuits d'insomnie
Sans ce masque de feu ne saurait faire un pas,
Pourquoi l'évoquais-tu, si tu ne m'aimais pas ?

Laure

ESPACE

ESPACE

A George Sand

I

Te voilà revenu, dans mes nuits étoilées,
Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,
Amour, mon bien suprême, et que j'avais perdu !
J'ai cru, pendant trois ans, te vaincre et te maudire,
Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
Au chevet de mon lit, te voilà revenu.

Eh bien, deux mots de toi m'ont fait le roi du monde,
Mets la main sur mon coeur, sa blessure est profonde ;
Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé !
Jamais amant aimé, mourant sur sa maîtresse,
N'a sur des yeux plus noirs bu la céleste ivresse,
Nul sur un plus beau front ne t'a jamais baisé !

ESPACE

II

Telle de l'Angelus, la cloche matinale
Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,
Ô George, a fait pousser de hideux aboiements,

Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,
Tu n'as pu renouer tes longs cheveux flottants ;
Tu savais que Phébé, l'Étoile virginale
Qui soulève les mers, fait baver les serpents.

Tu n'as pas répondu, même par un sourire,
A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus,
Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.

Comme Desdémona, t'inclinant sur ta lyre,
Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté,
Et tes grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté !

(1833)

ESPACE

III

Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,
Allez, braves humains, où le vent vous entraîne ;
Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine ;
Je vous ai trop connus pour être de vos gens.

Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène,
Je garde contre vous ni colère ni haine,
Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps ;
Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.

Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse !
Faisons-nous des amours qui n'aient pas de vieillesse ;
Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux :

Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie ;
Voilà le sentier vert où, durant cette vie,
En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux.

(1834)

ESPACE

IV

Il faudra bien t'y faire à cette solitude,
Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,
Qui sait si mal aimer et sait si bien souffrir.
Il faudra bien t'y faire ; et sois sûr que l'étude,

La veille et le travail ne pourront te guérir.
Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,
Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude
D'attendre vainement et sans rien voir venir.

Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue,
Si tu vas quelque part attendre sa venue,
Sur la plage déserte en vain tu l'attendras.

Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée,
Cherchant sur cette terre une tombe ignorée,
Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas.

(Venise, 1834, après la première rupture)

ESPACE

V

Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus
De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,
Quand, dans nuit profonde, ô ma belle maîtresse,
Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus !

La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie
Et cet amour si doux, qui faisait sur la vie
Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,
Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus.

ESPACE

g_sand

ESPACE

ESPACE

ESPACE

Lucie

(mai 1835)

Mes chers amis, quand je mourrai,
     Plantez un saule au cimetière.
     J'aime son feuillage éploré;
     La pâleur m'en est douce et chère,
     Et son ombre sera légère
     A la terre où je dormirai

Un soir, nous étions seuls, j'étais assis près d'elle;
Elle penchait la tête, et sur son clavecin
Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main.
Ce n'était qu'un murmure : on eût dit les coups d'aile
D'un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux,
Et craignant en passant d'éveiller les oiseaux.
Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques
Sortaient autour de nous du calice des fleurs.
Les marronniers du parc et les chênes antiques
Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs.
Nous écoutions la nuit; la croisée entr'ouverte
Laissait venir à nous les parfums du printemps;
Les vents étaient muets, la plaine était déserte;
Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans.
Je regardais Lucie. - Elle était pâle et blonde.
Jamais deux yeux plus doux -n'ont du ciel le plus pur
Sondé la profondeur et réfléchi l'azur.
Sa beauté m'enivrait; je n'aimais qu'elle au monde.
Mais je croyais l'aimer comme on aime une sœur,
Tant ce qui venait d'elle était plein de pudeur
Nous nous tûmes longtemps; ma main touchait la sienne.
Je regardais rêver son front triste et charmant,
Et je sentais dans l'âme, à chaque mouvement,
Combien peuvent sur nous, pour guérir toute peine,
Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur,
jeunesse de visage et jeunesse de cœur.
La lune, se levant dans un ciel sans nuage,
D'un long réseau d'argent tout à coup l'inonda.
Elle vit dans mes yeux resplendir son image;
Son sourire semblait d'un ange elle chanta.

Fille de la douleur, harmonie! harmonie!
Langue que pour l'amour inventa le génie!
Qui nous vint d'Italie, et qui lui vint des cieux!
Douce langue du cœur, la seule où la pensée,
Cette vierge craintive et d'une ombre offensée,
Passe en gardant son voile et sans craindre les yeux!
Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire
Dans tes soupirs divins, nés de l'air qu'il respire,
Tristes comme son cœur et doux comme sa voix?
On surprend un regard, une larme qui coule;
Le reste est un mystère ignoré de la foule,
Comme celui des flots, de la nuit et des bois!

- Nous étions seuls, pensifs; je regardais Lucie.
L'écho de sa romance en nous semblait frémir.
Elle appuya sur moi sa tête appesantie.
Sentais-tu dans ton cœur Desdemona gémir,
Pauvre enfant? Tu pleurais; sur ta bouche adorée
Tu laissas tristement mes lèvres se poser,
Et ce fut ta douleur qui reçut mon baiser.
Telle je t'embrassai, froide et décolorée,
Telle, deux mois après, tu fus mise au tombeau;
Telle, ô ma chaste fleur! tu t'es évanouie.
Ta mort fut un sourire aussi doux que ta vie,
Et tu fus rapportée à Dieu dans ton berceau.

Doux mystère du toit que l'innocence habite,
Chansons, rêves d'amour, rires, propos d'enfant,
Et toi, charme inconnu dont rien ne se défend,
Qui fit hésiter Faust au seuil de Marguerite,
Candeur des premiers jours, qu'êtes-vous devenus?

Paix profonde à ton âme, enfant! à ta mémoire!
Adieu! ta blanche main sur le clavier d'ivoire,
Durant les nuits d'été, ne voltigera plus...

Mes chers amis, quand je mourrai,
     Plantez un saule au cimetière.
     J'aime son feuillage éploré;
     La pâleur m'en est douce et chère,
     Et son ombre sera légère
     A la terre où je dormirai.

Lucie_65_

ESPACE

ESPACE

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A Ninon

(Caroline Jaubert, 1835)

Si je vous le disais pourtant, que je vous aime,
Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?
L’amour, vous le savez, cause une peine extrême ;
C’est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même ;
Peut-être cependant que vous m’en puniriez.

Si je vous le disais, que six mois de silence
Cachent de longs tourments et des vœux insensés :
Ninon, vous êtes fine, et votre insouciance
Se plaît, comme une fée, à deviner d’avance ;
Vous me répondriez peut-être : Je le sais.

Si je vous le disais, qu’une douce folie
A fait de moi votre ombre, et m’attache à vos pas :
Un petit air de doute et de mélancolie,
Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie ;
Peut-être diriez-vous que vous n’y croyez pas.

Si je vous le disais, que j’emporte dans l’âme
Jusques aux moindres mots de nos propos du soir :
Un regard offensé, vous le savez, madame,
Change deux yeux d’azur en deux éclairs de flamme ;
Vous me défendriez peut-être de vous voir.

Si je vous le disais, que chaque nuit je veille,
Que chaque jour je pleure et je prie à genoux ;
Ninon, quand vous riez, vous savez qu’une abeille
Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille ;
Si je vous le disais, peut-être en ririez-vous.

Mais vous ne saurez rien. — Je viens, sans rien en dire,
M’asseoir sous votre lampe et causer avec vous ;
Votre voix, je l’entends ; votre air, je le respire ;
Et vous pouvez douter, deviner et sourire,
Vos yeux ne verront pas de quoi m’être moins doux.

Je récolte en secret des fleurs mystérieuses :
Le soir, derrière vous, j’écoute au piano
Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses,
Et, dans les tourbillons de nos valses joyeuses,
Je vous sens, dans mes bras, plier comme un roseau.

La nuit, quand de si loin le monde nous sépare,
Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous,
De mille souvenirs en jaloux je m’empare ;
Et là, seul devant Dieu, plein d’une joie avare,
J’ouvre, comme un trésor, mon cœur tout plein de vous.

J’aime, et je sais répondre avec indifférence ;
J’aime, et rien ne le dit ; j’aime, et seul je le sais ;
Et mon secret m’est cher, et chère ma souffrance ;
Et j’ai fait le serment d’aimer sans espérance,
Mais non pas sans bonheur ; — je vous vois, c’est assez.

Non, je n’étais pas né pour ce bonheur suprême,
De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds.
Tout me le prouve, hélas ! jusqu’à ma douleur même...
Si je vous le disais pourtant, que je vous aime,
Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?

ESPACE

Ninon

ESPAC

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A une Fleur
(A la comtesse de Fitz-James, 1838)

ESPACE

Que me veux-tu, chère fleurette,
Aimable et charmant souvenir ?
Demi-morte et demi-coquette,
Jusqu'à moi qui te fait venir ?

Sous ce cachet enveloppée,
Tu viens de faire un long chemin.
Qu'as-tu vu ? que t'a dit la main
Qui sur le buisson t'a coupée ?

N'es-tu qu'une herbe desséchée
Qui vient achever de mourir ?
Ou ton sein, prêt à refleurir,
Renferme-t-il une pensée ?

Ta fleur, hélas ! a la blancheur
De la désolante innocence ;
Mais de la craintive espérance
Ta feuille porte la couleur.

As-tu pour moi quelque message ?
Tu peux parler, je suis discret.
Ta verdure est-elle un secret ?
Ton parfum est-il un langage ?

S'il en est ainsi, parle bas,
Mystérieuse messagère ;
S'il n'en est rien, ne réponds pas ;
Dors sur mon coeur, fraîche et légère.

Je connais trop bien cette main,
Pleine de grâce et de caprice,
Qui d'un brin de fil souple et fin
A noué ton pâle calice.

Cette main-là, petite fleur,
Ni Phidias ni Praxitèle
N'en auraient pu trouver la soeur
Qu'en prenant Vénus pour modèle.

Elle est blanche, elle est douce et belle,
Franche, dit-on, et plus encor ;
A qui saurait s'emparer d'elle
Elle peut ouvrir un trésor.

Mais elle est sage, elle est sévère ;
Quelque mal pourrait m'arriver.
Fleurette, craignons sa colère.
Ne dis rien, laisse-moi rêver.

ESPACE

fleur

ESPACE

ESPACE

ESPACE

A Aimée D'Alton

(1838)

Déesse aux yeux d'azur, aux épaules d'albâtre,
Belle muse païenne au sourire adoré,
Viens, laisse-moi presser de ma lèvre idolâtre
Ton front qui resplendit sous un pampre doré.
Vois-tu ce vert sentier qui mène à la colline ?
Là, je t'embrasserai sous le clair firmament,
Et de la tiède nuit la lueur argentine
Sur tes contours divins flottera mollement.

Si la flèche envenimée
Ne peut sortir de mon flanc,
La main de ma bien-aimée
Peut en essuyer le sang.

Vous demandiez un impromptu.
Je l'ai tenté, mais n'y réussis guère.
Soyez sûre que pour vous complaire
Je l'aurais fait si j'avais pu.
A votre tour, essayez ma maîtresse,
Et faîtes-moi jusqu'au tombeau
d'une douce et vieille tendresse
Un impromptu toujours nouveau.

Ayant passé la nuit à rimailler,
Malade encore de la Métromanie,
Je voudrais bien, sur le cœur de ma mie,
Tranquille et sage aujourd'hui sommeiller.
Sage, ai-je dit ? est-ce une calomnie ?
Venez, ma belle, et je vous en défie ;
Entrez chez moi sans m'éveiller.

ESPACE

Aim_e_d_Alton

ESPACE

ESPACE

A Mademoiselle Rachel
(1840)

Si ta bouche ne doit rien dire
De ces vers désormais sans prix ;
Si je n'ai, pour être compris,
Ni tes larmes, ni ton sourire ;

ESPACE
Si dans ta voix, si dans tes traits,
Ne vit plus le feu qui m'anime ;
Si le noble coeur de Monime
Ne doit plus savoir mes secrets ;
ESPACE
Si ta triste lettre est signée ;
Si les gardiens d'un vieux tombeau
Laissent leur prêtresse indignée
Sortir, emportant son flambeau ;
ESPACE
Cette langue de ma pensée,
Que tu connais, que tu soutiens,
Ne sera plus jamais prononcée

Par d'autres accents que les tiens.
ESPACE
Périsse plutôt ma mémoire
Et mon beau rêve ambitieux !
Mon génie était dans ta gloire ;
Mon courage était dans tes yeux.
ESPACE
Rachel
ESPACE

ESPACE

Marie
(1842)

Ainsi, quand la fleur printanière
Dans les bois va s'épanouir,
Au premier souffle du zéphyr
Elle sourit avec mystère ;

Et sa tige fraîche et légère,
Sentant son calice s'ouvrir,
Jusque dans le sein de la terre
Frémit de joie et de désir.

Ainsi, quand ma douce Marie
Entr'ouvre sa lèvre chérie,
Et lève, en chantant, ses yeux bleus,

Dans l'harmonie et la lumière
Son âme semble tout entière
Monter en tremblant vers les cieux.

ESPACE

Marie

ESPACE

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A Madame G.
(1842)

Dans dix ans d'ici seulement,
Vous serez un peu moins cruelle.
C'est long, à parler franchement.
L'amour viendra probablement
Donner à l'horloge un coup d'aile.

Votre beauté nous ensorcelle,
Prenez-y garde cependant :
On apprend plus d'une nouvelle
            En dix ans.

Quand ce temps viendra, d'un amant
Je serai le parfait modèle,
Trop bête pour être inconstant,
Et trop laid pour être infidèle.
Mais vous serez encor trop belle
             Dans dix ans.

ESPACE

Miss_Eveleen_Tennant

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A Mademoiselle Melesville
(1843, fiancée au poète)

Bénis soient le moment, et l'heure, et la journée,
Et le temps et les lieux, et le mois de l'année,
Et la place chérie où, dans mon triste coeur,
Pénétra de ses yeux la charmante douceur !

ESPACE

Mlle_Melesville

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Adieux à Suzon
(1844)

Adieu, Suzon, ma rose blonde,
Qui m'as aimé pendant huit jours ;
Les plus courts plaisirs de ce monde
Souvent font les meilleurs amours.
Sais-je, au moment où je te quitte,
Où m'entraîne mon astre errant ?
Je m'en vais pourtant, ma petite,
Bien loin, bien vite,
Toujours courant.

Je pars, et sur ma lèvre ardente
Brûle encor ton dernier baiser.
Entre mes bras, chère imprudente,
Ton beau front vient de reposer.
Sens-tu mon coeur, comme il palpite ?
Le tien, comme il battait gaiement !
Je m'en vais pourtant, ma petite,
Bien loin, bien vite,
Toujours t'aimant.

Paf ! c'est mon cheval qu'on apprête.
Enfant, que ne puis-je en chemin
Emporter ta mauvaise tête,
Qui m'a tout embaumé la main !
Tu souris, petite hypocrite,
Comme la nymphe, en t'enfuyant.
Je m'en vais pourtant, ma petite,
Bien loin, bien vite,
Tout en riant.

Que de tristesse, et que de charmes,
Tendre enfant, dans tes doux adieux !
Tout m'enivre, jusqu'à tes larmes,
Lorsque ton coeur est dans tes yeux.
A vivre ton regard m'invite ;
Il me consolerait mourant.
Je m'en vais pourtant, ma petite,
Bien loin, bien vite,
Tout en pleurant.

Que notre amour, si tu m'oublies,
Suzon, dure encore un moment ;
Comme un bouquet de fleurs pâlies,
Cache-le dans ton sein charmant !
Adieu ; le bonheur reste au gîte,
Le souvenir part avec moi :
Je l'emporterai, ma petite,
Bien loin, bien vite,
Toujours à toi.

ESPACE

suzon3

ESPACE

ESPACE

A Madame...
(1844)

Jeune ange aux doux regards, à la douce parole,
Un instant près de vous je suis venu m'asseoir,
Et, l'orage apaisé, comme l'oiseau s'envole,
Mon bonheur s'en alla, n'ayant duré qu'un soir

ESPACE

Et puis, qui voulez-vous après qui me console ?
L'éclair laisse, en fuyant, l'horizon triste et noir.
Ne jugez pas ma vie insouciante et folle ;
Car si j'étais joyeux, qui ne l'est à vous voir ?
ESPACE
Hélas ! Je n'oserais vous aimer, même en rêve !

C'est de si bas vers vous que mon regard se lève !
C'est de si haut sur moi que s'inclinent vos yeux !

ESPACE
Allez, soyez heureuse ; oubliez-moi bien vite,
Comme le chérubin oublia le lévite

Qui l'avait vu passer et traverser les cieux !
ESPACE

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ESPACE

11 décembre 2006

Ses Amitiés

A mon ami Alfred Tattet  (Mai  1832)

§§§

Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille

Tu m'es resté fidèle où tant d'autres m'ont fui.

Le bonheur m'a prêté plus d'un lien fragile;

Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami.

C'est ainsi que les fleurs sur les coteaux fertiles

Étalent au soleil leur vulgaire trésor;

Mais c'est au sein des nuits, sous des rochers stériles,

Que fouille le mineur qui cherche un rayon d'or.

C'est ainsi que les mers calmes et sans orages

Peuvent d'un flot d'azur bercer le voyageur;

Mais c'est le vent du nord, c'est le vent des naufrages

Qui jette sur la rive une perle au pêcheur.

Maintenant Dieu me garde! Où vais-je? Eh! que m'importe?

Quels que soient mes destins, je dis comme Byron:

" L'Océan peut gronder, il faudra qu'il me porte. "

Si mon coursier s'abat, j'y mettrai l'éperon.

Mais du moins j'aurai pu, frère, quoi qu'il m'arrive,

De mon cachet de deuil sceller notre amitié,

Et, que demain je meure ou que demain 1e vive,

Pendant que mon cœur bat, t'en donner la moitié.

§§§

A Alfred Tattet  (Bury, le 10 août 1838)

Qu'il est doux d'être au monde, et quel bien que la vie!

Tu le disais ce soir par un beau jour d'été.

Tu le disais, ami, dans un site enchanté,

Sur le plus vert coteau de ta forêt chérie.

Nos chevaux, au soleil, foulaient l'herbe fleurie;

Et moi, silencieux, courant à ton côté,

Je laissais au hasard flotter ma rêverie;

Mais dans le fond du cœur je me suis répété:

-Oui, la vie est un bien, la joie est une ivresse;

Il est doux d'en user sans crainte et sans soucis;

Il est doux de fêter les dieux de la jeunesse,

De couronner de fleurs son verre et sa maîtresse,

D'avoir vécu trente ans comme Dieu l'a permis,

Et, si jeunes encor, d'être de vieux amis.

§§§

A M. A. T. (17 mai 1843)

§§§

Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir !

Adieu ; laissez les sots blâmer votre folie.

Quel que soit votre chemin, quel que soit l'avenir,

Le seul guide en ce monde est la main d'une amie.

Vous me laisserez pourtant bien seul, moi qui m'ennuie.

Mais qu'importe ? L'espoir de vous voir revenir

Me donnera, malgré les dégoûts de la vie,

Ce courage d'enfant qui consiste à vieillir.

Quelquefois seulement, près de votre maîtresse,

Souvenez-vous d'un coeur qui prouva sa noblesse

Mieux que l'épervier d'or dont mon casque est armé ;

Qui vous a tout de suite et librement aimé,

Dans la force et la fleur de la belle jeunesse,

Et qui dort maintenant à tout jamais fermé.

§§§

§§§

Tattet

Alfred Tattet

§§§

A Ulric Guttinguer (Juillet 1829)

§§§

Ulric, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme,

Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots.

Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,

Comme un soldat vaincu brise ses javelots.

Ainsi, nul œil, Ulric, n'a pénétré les ondes

De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé.

Tu portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes,

Quand le soir, près de moi, tu vas triste et courbé.

Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme,

Comme un enfant craintif se penche sur les eaux;

Toi si plein, front pâli sous des baisers de femme,

Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux.

§§§

À Madame N. Ménessier (novembre 1839)

(qui avait mit en musique les paroles de l’auteur)

Madame, il est heureux, celui dont la pensée

(Qu'elle fût de plaisir, de douleur ou d'amour)

A pu servir de sœur à la vôtre un seul jour.

Son âme dans votre âme un instant est passée;

Le rêve de son cœur un soir s'est arrêté,

Ainsi qu'un pèlerin, sur le seuil enchanté

Du merveilleux palais tout peuplé de féeries

Où dans leurs voiles blancs dorment vos rêveries.

Qu'importe que bientôt, pour un autre oublié,

De vos lèvres de pourpre il se soit envolé

Comme l'oiseau léger s'envole après l'orage?

Lorsqu'il a repassé le seuil mystérieux,

Vos lèvres l'ont doré, dans leur divin langage,

D'un sourire mélodieux.

§§§

Sonnet à Madame Ménessier (mai 1843)

§§§

"Je vous ai vue enfant, maintenant que j'y pense,

Fraîche comme une rose et le cœur dans les yeux.

_ Je vous ai vu bambin, boudeur et paresseux;

Tous aimiez lord Byron, les grands vers et la danse."

Ainsi nous revenaient les jours de notre enfance,

Et nous parlions déjà le langage des vieux;

Ce jeune souvenir riait entre nous deux,

Léger comme un écho, gai comme l'espérance.

Le lâche craint le temps parce qu'il fait mourir;

Il croit son mur gâté lorsqu'une fleur y pousse.

C'est ta main consolante, et si sage et si douce,

Qui consacre à jamais un pas fait sur la mousse,

Le hochet d'un enfant, un regard, un soupir.

§§§

A mon ami Edouard Bocher (1832)

Tu te frappais le front en lisant Lamartine,

Édouard, tu pâlissais comme un joueur maudit;

Le frisson te prenait, et la foudre divine,

Tombant dans ta poitrine,

T'épouvantait toi-même en traversant ta nuit.

Ah ! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie.

C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour;

C'est là qu'est le rocher du désert de la vie,

D'où les flots d'harmonie,

Quand Moïse viendra, jailliront quelque jour.

Peut-être à ton insu déjà bouillonnent-elles,

Ces laves du volcan, dans les pleurs de tes yeux.

Tu partiras bientôt avec les hirondelles,

Toi qui te sens des ailes

Lorsque tu vois passer un oiseau dans les cieux.

Ah ! tu sauras alors ce que vaut la paresse;

Sur les rameaux voisins tu voudras revenir.

Édouard, Édouard, ton front est encor sans tristesses

Ton cœur plein de jeunesse...

Ah! ne les frappe pas, ils n'auraient qu'à s'ouvrir!

§§§

A M.Victor Hugo (26 avril 1843)

Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses,

Pour savoir, après tout, ce qu'on aime le mieux,

Les bonbons, l'Océan, le jeu, l'azur des cieux,

Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses,

Il faut fouler aux pieds des fleurs à peine écloses;

Il faut beaucoup pleurer dire beaucoup d'adieux.

Puis le cœur s'aperçoit qu'il est devenu vieux,

Et l'effet qui s'en va nous découvre les causes.

De ces biens passagers que l'on goûte à demi,

Le meilleur qui nous reste est un ancien ami.

On se brouille, on se fuit. - Qu'un hasard nous rassemble,

On s'approche, on sourit, la main touche la main,

Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble,

Que l'âme est immortelle, et qu'hier c'est demain.

§§§

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§§§

A mon frère, revenant d'Italie (Mars 1844)

Ainsi, mon cher, tu t'en reviens

Dont pays dont je me souviens

Comme un rêve,

De ces beaux lieux où l'oranger

Naquit pour nous dédommager

Du péché d'Eve.

Tu l'as vu, ce ciel enchanté

Qui montre avec tant de clarté

Le grand mystère;

Si pur, qu'un soupir monte à Dieu

Plus librement qu'en aucun lieu

Qui soit sur terre.

Tu les as vus, les vieux manoirs

De cette ville aux palais noirs

Qui fut Florence,

Plus ennuyeuse que Milan

Où, du moins, quatre ou cinq fois l'an,

Cerrito danse .

Tu l'as vue, assise dans l'eau,

Portant gaiement son mezzaro,

La belle Gênes ,

Le visage peint,l'œil brillant,

Qui babille et joue en riant

Avec ses chaînes.

Tu l'as vu, cet antique port,

Où, dans son grand langage mort,

Le flot murmure,

Où Stendhal, cet esprit charmant,

Remplissait si dévotement

Sa sinécure.

Tu l'as vu, ce fantôme altier

Qui jadis eut le monde entier

Sous son empire,

César dans sa pourpre est tombé;

Dans un petit manteau d'abbé

Sa veuve expire.

Tu t'es bercé sur ce flot pur

Où Naple enchâsse dans l'azur

Sa mosaïque,

Oreiller des lazzaroni

Où sont nés le macaroni

Et la musique.

Qu'il soit rusé, simple ou moqueur,

N'est-ce pas qu'il nous laisse au cœur

Un charme étrange,

Ce peuple ami de la gaieté

Qui donnerait gloire et beauté

Pour une orange?

Catane et Palerme t'ont plu.

Je n'en dis rien; nous t'avons lu;

Mais on t'accuse

D'avoir parlé bien tendrement,

Moins en voyageur qu'en amant,

De Syracuse.

Ils sont beaux, quand il fait beau temps,

Ces yeux presque mahométans

De la Sicile;

Leur regard tranquille est ardent,

Et bien dire en y répondant

N'est pas facile.

Ils sont doux surtout quand, le soir,

Passe dans son domino noir

La toppatelle.

On peut l'aborder sans danger,

Et dire: " Je suis étranger,

Vous êtes belle. "

Ischia ! C'est là qu'on a des yeux,

C'est là qu'un corsage amoureux

Serre la hanche.

Sur un bas rouge bien tiré

Brille, sous le jupon doré, La mule blanche.

Pauvre Ischia ! bien des gens n'ont vu

Tes jeunes fines que pied nu

Dans la poussière

On les endimanche à prix d'or;

Mais ton pur soleil brille encor

Sur leur misère.

Quoi qu'il en soit, il est certain

Que l'on ne parle pas latin

Dans les Abruzzes,

Et que jamais un postillon

N'y sera l'enfant d'Apollon

Ni des neuf Muses.

Il est bizarre, assurément,

Que Minturnes soit justement

Prés de Capoue.

Là tombèrent deux demi-dieux,

Tout barbouillés, l'un de vin vieux,

L'autre de boue.

Les brigands t'ont-ils arrêté

Sur le chemin tant redouté

De Terracine?

Les as-tu vus dans les roseaux

Où le buffle aux larges naseaux

Dort et rumine?

Helas ! Hélas ! tu n'as rien vu.

Ô (comme on dit) temps dépourvu

De poésie !

Ces grands chemins, sûrs nuit et jour,

Sont ennuyeux comme un amour

Sans jalousie.

Si tu t'es un peu détourné,

Tu t'es à coup sûr promené

Près de Ravenne,

Dans ce triste et charmant séjour

Où Byron noya dans l'amour

Toute sa haine.

C'est un pauvre petit cocher

Qui m'a mené sans accrocher

Jusqu'à Ferrare.

Je désire qu'il t'ait conduit

Il n'eut pas peur, bien qu'il fit nuit;

Le cas est rare.

Padoue est un fort bel endroit,

Où de très grands docteurs en droit

Ont fait merveille;

Mais j'aime mieux la polenta

Qu'on mange aux bords de la Brenta

Sous une treille.

Sans doute tu l'as vue aussi,

Vivante encore, Dieu mercil

Malgré nos armes,

La pauvre vieille du Lido,

Nageant dans une goutte d'eau

Pleine de larmes.

Toits superbes ! froids monuments !

Linceul d'or sur des ossements!

Ci-git Venise.

Là mon pauvre cœur est resté.

S'il doit m'en être rapporté,

Dieu le conduise !

Mon pauvre cœur,l'as-tu trouvé

Sur le chemin, sous un pavé,

Au fond d'un verre ?

Ou dans ce grand palais Nani,

Dont tant de soleils ont jauni

La noble pierre ?

L'as-tu vu sur les fleurs des prés,

Ou sur les raisins empourprés

D'une tonnelle?

Ou dans quelque frêle bateau,

Glissant à l'ombre et fendant l'eau" A tire-d'aile ?

L'as-tu trouvé tout en lambeaux

Sur la rive où sont les tombeaux?

Il y doit étre.

Je ne sais qui l'y cherchera,

Mais je crois bien qu'on ne pourra

L'y reconnaître.

Il était gai, jeune et hardi;

Il se jetait en étourdi

A l'aventure.

Librement il respirait l'air,

Et parfois il se montrait fier

D'une blessure.

Il fut crédule, étant loyal,

Se défendant de croire au mal

Comme d'un crime.

Puis tout à coup il s'est fondu

Ainsi qu'un glaciers suspendu

Sur un abîme...

Mais de quoi vais-je ici parler?

Que ferais-je à me désoler,

Quand toi, cher frère,

Ces lieux où j'ai failli mourir,

Tu t'en viens de les parcourir

Pour te distraire ?

Tu rentres tranquille et content;

Tu tailles ta plume en chantant

Une romance.

Tu rapportes dans notre nid

Cet espoir qui toujours finit

Et recommence.

Le retour fait aimer l'adieu;

Nous nous asseyons près du feu,

Et tu nous contes

Tout ce que ton esprit a vu,

Plaisirs, dangers, et l'imprévu,

Et les mécomptes.

Et tout cela sans te fâcher,

Sans te plaindre, sans y toucher

Que pour en rire;

Tu sais rendre grâce au bonheur,

Et tu te railles du malheur

Sans en médire.

Ami, ne t'en va plus si loin.

D'un peu d'aide j'ai grand besoin,

Quoi qu'il m'advienne.

Je ne sais où va mon chemin,

Mais je marche mieux quand ma main

Serre la tienne.

§§§

Paul_de_Musset

Paul de Musset

§§§

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11 décembre 2006

Mystique Musset

Étoile

Pâle étoile du soir, messagère lointaine,
Dont le front sort brillant des voiles du couchant ;
De ton palais d'azur au sein du firmament,
Que regardes-tu dans la plaine ?

La tempête s'éloigne et les vents sont calmés ;
La forêt, qui frémit, pleure sur la bruyère ;
Le phalène doré, dans sa course légère,
Traverse les prés embaumés.

Que cherches-tu sur la terre endormie ?
Mais déjà sur les monts je te vois t'abaisser ;
Tu fuis en souriant, mélancolique amie,
Et ton tremblant regard est près de s'effacer.

Étoile qui descend sur la verte colline,
Triste larme d'argent du manteau de la nuit,
Toi, que regarde au loin le pâtre qui chemine,
Tandis que pas à pas son long troupeau le suit :

Étoile, où t'en vas-tu dans cette nuit immense ?
Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux ?
Où t'en vas-tu si belle, à l'heure du silence,
Tomber comme une perle au sein profond des eaux ?

Ah ! si tu dois mourir, bel astre, si ta tête
Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux,
Avant de nous quitter, un seul instant arrête ;
Étoile de l'amour, ne descends pas des cieux !

A

_toile

A

A

Rolla (part I, 1833)

Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre 

Marchait et respirait dans un peuple de dieux ; 

Où Vénus Astarté, fille de l'onde amère, 

Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère, 

Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ? 

Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives 

Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux, 

Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives 

Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ? 

Où les sources tremblaient des baisers de

Narcisse ? 

Où, du nord au midi, sur la création 

Hercule promenait l'éternelle justice, 

Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion ; 

Où les Sylvains moqueurs, dans l'écorce des chênes, 

Avec les rameaux verts se balançaient au vent, 

Et situaient dans l'écho la chanson du passant ; 

Où tout était divin, jusqu'aux douleurs humaines ; 

Où le monde adorait ce qu'il tue aujourd'hui ; 

Où quatre mille dieux n'avaient pas un athée ; 

Où tout était heureux, excepté Prométhée, 

Frère aîné de Satan, qui tomba comme lui ? 

Et quand tout fut changé, le ciel, la terre et l'homme, 

Quand le berceau du monde en devint le cercueil 

Quand l'ouragan du Nord sur les débris de Rome 

De sa sombre avalanche étendit le linceul, -

A

Regrettez-vous le temps où d'un siècle barbare 

Naquit un siècle d'or, plus fertile et plus beau ? 

Où le vieil univers fendit avec Lazare 

De son front rajeuni la pierre du tombeau ? 

Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances 

Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde enchanté ? 

Où tous nos monuments et toutes nos croyances 

Portaient le manteau blanc de leur virginité ? 

Où, sous la main du Christ, tout venait de renaître ? 

Où le palais du prince, et la maison et le prêtre

Portant la même croix sur leur front radieux, 

Sortaient de la montagne en regardant les cieux ? 

Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre, 

S'agenouillant au loin dans leurs robes de pierre, 

Sur l'orgue universel des peuples prosternés 

Entonnaient l'hosanna des siècles nouveau-nés ? 

Le temps où se faisait tout ce qu'a dit l'histoire ; 

Où sur les saints autels les crucifix d'ivoire 

Ouvraient des bras sans tache et blancs comme le lait ; 

Où la Vie était jeune,-où la Mort espérait ? 

A

Ô Christ! je ne suis pas de ceux que la prière 

Dans tes temples muets amène à pas tremblants ; 

Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire, 

En se frappant le cœur, baiser tes pieds sanglants ; 

Et je reste debout sous tes sacrés portiques, 

Quand ton peuple Adèle, autour des noirs arceaux, 

Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques, 

Comme au souffle du nord un peuple de roseaux. 

Je ne crois pas, ô Christ! à ta parole sainte : 

Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. 

D'un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte ; 

Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux. 

Maintenant le hasard promène au sein des ombres 

De leurs illusions les mondes réveillés ; 

L'esprit des temps passés, errant sur leurs décombres, 

Jette au gouffre éternel tes anges mutilés. 

Les clous du Golgotha te soutiennent à peine ; 

Sous ton divin tombeau le sol s'est dérobé: 

Ta gloire est morte, ô Christ ! et sur nos croix d'ébène 

Ton cadavre céleste en poussière est tombé ! 

A

Eh bien ! qu'il soit permis d'en baiser la poussière. 

Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi, 

Et de pleurer, Ô Christ! sur cette froide terre 

Qui vivait de ta mort, et qui mourra sans toi ! 

Oh maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie ? 

Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie ; 

Jésus, ce que tu fis, qui jamais le fera ? 

Nous, vieillards nés d'hier, qui nous rajeunira ? 

Nous sommes aussi vieux qu'au jour de ta naissance. 

Nous attendons autant, nous avons plus perdu. 

Plus livide et plus froid, dans son cercueil immense 

Pour la seconde fois Lazare est étendu. 

Où donc est le Sauveur pour entr'ouvrir nos tombes ? 

Où donc le vieux saint Paul haranguant les Romains, 

Suspendant tout un peuple à ses haillons divins ? 

Où donc est le Cénacle ? où donc les Catacombes ? 

Avec qui marche donc l'auréole de feu ? 

Sur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine ? 

Où donc vibre dans l'air une voix plus qu'humaine ? 

Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu ? 

La Terre est aussi vieille, aussi dégénérée, 

Elle branle une tête aussi désespérée 

Que lorsque Jean parut sur le sable des mers, 

Et que la moribonde, à sa parole sainte, 

Tressaillant tout à coup comme une femme enceinte, 

Sentit bondir en elle un nouvel univers. 

Les jours sont revenus de Claude et de Tibère ; 

Tout ici, comme alors, est mort avec le temps, 

Et Saturne est au bout du sang de ses enfants ; 

Mais l'espérance humaine est lasse d'être mère, 

Et le sein tout meurtri d'avoir tant allaité, 

Elle fait son repos de sa stérilité.

A

Naissance_de_Venus

A

A

L'espoir en Dieu (février 1838)

Tant que mon pauvre cœur, encor plein de jeunesse, 

A ses illusions n'aura pas dit adieu, 

Je voudrais m'en tenir à l'antique sagesse, 

Qui du sobre Épicure a fait un demi-dieu 

Je voudrais vivre, aimer, m'accoutumer aux hommes 

Chercher un peu de joie et n'y pas trop compter, 

Faire ce qu'on a fait, être ce que nous sommes, 

Et regarder le ciel sans m'en inquiéter. 

A

Je ne puis;-malgré moi l'infini me tourmente. 

Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir ; 

Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante 

De ne pas le comprendre et pourtant de le voir. 

Qu'est-ce donc que ce monde, et qu'y venons-nous faire, 

Si pour qu'on vive en paix, il faut voiler les cieux ? 

Passer comme un troupeau les yeux fixés à terre, 

Et renier le reste, est-ce donc être heureux ? 

Non, c'est cesser d'être homme et dégrader son âme. 

Dans la création le hasard m'a jeté ; 

Heureux ou malheureux, je suis né d'une femme, 

Et je ne puis m'enfuir hors de l'humanité. 

A

Que faire donc? « Jouis », dit la raison païenne ; 

Jouis et meurs; les dieux ne songent qu'à dormir. 

Espère seulement, répond la foi chrétienne ; 

Le ciel veille sans cesse, et tu ne peux mourir. 

Entre ces deux chemins j'hésite et je m'arrête. 

Je voudrais, à l'écart, suivre un plus doux sentier. 

Il n'en existe pas, dit une voix secrète ; 

En présence du ciel, il faut croire ou nier. 

A

Je le pense en effet; les âmes tourmentées 

Dans l'un et l'autre excès se jettent tour à tour, 

Mais les indifférents ne sont que des athées ; 

Ils ne dormiraient plus s'ils doutaient un seul jour. 

Je me résigne donc, et, puisque la matière 

Me laisse dans le cœur un désir plein d'effroi, 

Mes genoux fléchiront; je veux croire et j'espère. 

Que vais-je devenir, et que veut-on de moi ? 

A

Me voilà dans les mains d'un Dieu plus redoutable 

Que ne sont à la fois tous les maux d'ici-bas ; 

Me voilà seul, errant, fragile et misérable, 

Sous les yeux d'un témoin qui ne me quitte pas. 

Il m'observe, il me suit. Si mon cœur bat trop vite, 

J'offense sa grandeur et sa divinité. 

Un gouffre est sous mes pas si je m'y précipite, 

Pour expier une heure il faut l'éternité. 

Mon juge est un bourreau qui trompe sa victime. 

Pour moi, tout devient piège et tout change de nom 

L'amour est un péché, le bonheur est un crime, 

Et l'œuvre des sept jours n'est que tentation 

Je ne garde plus rien de la nature humaine ; 

Il n'existe pour moi ni vertu ni remord. 

J'attends la récompense et j'évite la peine ; 

Mon seul guide est la peur, et mon seul but, la mort.

A

On me dit cependant qu'une joie infinie 

Attend quelques élus.-Où sont-ils, ces heureux ? 

Si vous m'avez trompé, me rendrez-vous la vie ? 

Si vous m'avez dit vrai, m'ouvrirez-vous les cieux ? 

Hélas ! ce beau pays dont parlaient vos prophètes, 

S'il existe là-haut, ce doit être un désert 

Vous les voulez trop purs, les heureux que vous faites, 

Et quand leur joie arrive, ils en ont trop souffert. 

Je suis seulement homme, et ne veux pas moins être, 

Ni tenter davantage -A quoi donc m'arrêter ? 

Puisque je ne puis croire aux promesses du prêtre, 

Est-ce l'indifférent que je vais consulter ? 

A

Si mon cœur, fatigué du rêve qui l'obsède, 

A la réalité revient pour s'assouvir, 

Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide 

Je trouve un tel dégoût, que je me sens mourir 

Aux jours même où parfois la pensée est impie, 

Où l'on voudrait nier pour cesser de douter, 

Quand je posséderais tout ce qu'en cette vie 

Dans ses vastes désirs l'homme peut convoiter ; 

Donnez-moi le pouvoir, la santé, la richesse, 

L'amour même, l'amour, le seul bien d'ici-bas ! 

Que la blonde Astarté, qu'idolâtrait la Grèce, 

De ses îles d'azur sorte en m'ouvrant les bras ; 

Quand je pourrais saisir dans le sein de la terre 

Les secrets éléments de sa fécondité, 

Transformer à mon gré la vivace matière 

Et créer pour moi seul une unique beauté ; 

Quand Horace, Lucrèce et le vieil Épicure, 

Assis à mes côtés m'appelleraient heureux 

Et quand ces grands amants de l'antique nature 

Me chanteraient la joie et le mépris des dieux, 

Je leur dirais à tous: " Quoi que nous puissions faire, 

Je souffre, il est trop tard; le monde s'est fait vieux 

Une immense espérance a traversé la terre ; 

Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux !" 

A

Que me reste-t-il donc? Ma raison révoltée 

Essaye en vain de croire et mon cœur de douter 

De chrétien m'épouvante, et ce que dit l'athée, 

En dépit de mes sens, je ne puis l'écouter. 

Les vrais religieux me trouveront impie, 

Et les indifférents me croiront insensé. 

A qui m'adresserai-je, et quelle voix amie 

Consolera ce cœur que le doute a blessé ? 

A

Il existe, dit-on, une philosophie 

Qui nous explique tout sans révélation, 

Et qui peut nous guider à travers cette vie 

Entre l'indifférence et la religion. 

J'y consens.-Où sont-ils, ces faiseurs de systèmes, 

Qui savent, sans la foi, trouver la vérité, 

Sophistes impuissants qui ne croient qu'en eux-mêmes ? 

Quels sont leurs arguments et leur autorité ? 

L'un me montre ici-bas deux principes en guerre, 

Qui, vaincus tour à tour, sont tous deux immortels ;

L'autre découvre au loin, dans le ciel solitaire, 

Un inutile Dieu qui ne veut pas d'autels,

Je vois rêver Platon et penser Aristote ; 

J'écoute, j'applaudis, et poursuis mon chemin 

Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote ; 

On nous parle aujourd'hui d'un Dieu républicain. 

Pythagore et Leibniz transfigurent mon être. 

Descartes m'abandonne au sein des tourbillons . 

Montaigne s'examine, et ne peut se connaître. 

Pascal fuit en tremblant ses propres visions. 

Pyrrhon me rend aveugle, et Zénon insensible. 

Voltaire jette à bas tout ce qu'il voit debout 

Spinoza, fatigué de tenter l'impossible, 

Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout.. 

Pour le sophiste anglais l'homme est une machine, 

Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand

Qui, du philosophisme achevant la ruine, 

Déclare le ciel vide, et conclut au néant. 

A

Voilà donc les débris de l'humaine science ! 

Et, depuis cinq mille ans qu'on a toujours douté, 

Après tant de fatigue et de persévérance, 

C'est là le dernier mot qui nous en est rester 

Ah! pauvres insensés, misérables cervelles, 

Qui de tant de façons avez tout expliqué, 

Pour aller jusqu'aux cieux il vous fallait des ailes ; 

Vous aviez le désir, la foi vous a manqué. 

Je vous plains; votre orgueil part d'une âme blesses, 

Vous sentiez les tourments dont mon cœur est rempli 

Et vous la connaissiez, cette amère pensée 

Qui fait frissonner l'homme en voyant l'infini. 

A

Eh bien, prions ensemble,-abjurons la misère 

De vos calculs d'enfants, de tant de vains travaux ! 

Maintenant que vos corps sont réduits en poussière 

J'irai m'agenouiller pour vous sur vos tombeaux. 

Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science, 

Chrétiens des temps passés et rêveurs d'aujourd'hui ; 

Croyez-moi' la prière est un cri d'espérance ! 

Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui, 

Il est juste, il est bon; sans doute il vous pardonne. 

Tous vous avez souffert, le reste est oublié. 

Si le ciel est désert, nous n'offensons personne; 

Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié !

A

Ô toi que nul n'a pu connaitre, 

Et n'a renié sans mentir, 

Réponds-moi, toi qui m'as fait naître, 

Et demain me feras mourir ! 

A

Puisque tu te laisses comprendre, 

Pourquoi fais-tu douter de toi? 

Quel triste plaisir peux-tu prendre 

A tenter notre bonne foi ? 

A

Dès que l'homme lève la tête, 

Il croit t'entrevoir dans les cieux ; 

La création, sa conquête, 

N'est qu'un vaste temple à ses yeux. 

A

Dès qu'il redescend en lui-même, 

Il l'y trouve; tu vis en lui. 

S'il souffre, s'il pleure, s'il aime, 

C'est son Dieu qui le veut ainsi. 

A

De la plus noble intelligence 

plus sublime ambition 

Est de prouver ton existence, 

Et de faire épeler ton nom. 

A

De quelque façon qu'on t'appelle, 

Brahma, Jupiter ou Jésus, 

Vérité, Justice éternelle, 

Vers toi tous les bras sont tendus. 

A

Le dernier des fils de la terre 

Te rend grâces du fond du cœur, 

Dès qu'il se mêle à sa misère 

Une apparence de bonheur. 

A

Le monde entier te glorifie: 

L'oiseau te chante sur son nid; 

Et pour une goutte de pluie 

Des milliers d'êtres t'ont béni. 

A

Tu n'as rien fait qu'on ne l'admire ; 

Rien de toi n'est perdu pour nous ; 

Tout prie, et tu ne peux sourire 

Que nous ne tombions à genoux. 

A

Pourquoi donc, ô Maître suprême, 

As-tu créé le mal si grand, 

Que la raison, la vertu même 

S'épouvantent en le voyant ? 

A

Lorsque tant de choses sur terre 

Proclament la Divinité, 

Et semblent attester d'un père 

L'amour, la force et la bonté, 

A

Comment, sous la sainte lumière, 

Voit-on des actes si hideux, 

Qu'ils font expirer la prière 

Sur les lèvres du malheureux ? 

A

Pourquoi, dans ton oeuvre céleste, 

Tant d'éléments si peu d'accord ? 

A quoi bon le crime et la peste ? 

Ô Dieu juste! pourquoi la mort ? 

A

Ta pitié dut être profonde 

Lorsqu'avec ses biens et ses maux, 

Cet admirable et pauvre monde 

Sortit en pleurant du chaos ! 

A

Puisque tu voulais le soumettre 

Aux douleurs dont il est rempli, 

Tu n'aurais pas dû lui permettre 

De t'entrevoir dans l'infini. 

A

Pourquoi laisser notre misère 

Rêver et deviner un Dieu ? 

Le doute a désolé la terre ; 

Nous en voyons trop ou trop peu. 

A

Si ta chétive créature 

Est indigne de t'approcher, 

Il fallait laisser la nature 

T'envelopper et te cacher. 

A

Il te resterait ta puissance, 

Et nous en sentirions les coups ; 

Mais le repos et l'ignorance 

Auraient rendu nos maux plus doux. 

A

Si la souffrance et la prière 

N'atteignent pas ta majesté, 

Garde ta grandeur solitaire, 

Ferme à jamais l'immensité. 

A

Mais si nos angoisses mortelles 

Jusqu'à toi peuvent parvenir ; 

Si, dans les plaines éternelles, 

Parfois tu nous entends gémir, 

A

Brise cette voûte profonde 

Qui couvre la création ; 

Soulève les voiles du monde, 

Et montre-toi, Dieu juste et bon !

A

Tu n'apercevras sur la terre 

Qu'un ardent amour de la foi, 

Et l'humanité tout entière 

Se prosternera devant toi. 

A

Les larmes qui l'ont épuisée 

Et qui ruissellent de ses yeux, 

Comme une légère rosée 

S'évanouiront dans les cieux. 

A

Tu n'entendras que tes louanges, 

Qu'un concert de joie et d'amour 

Pareil à celui dont tes anges 

Remplissent l'éternel séjour ; 

A

Et dans cet hosanna suprême, 

Tu verras, au bruit de nos chants, 

S'enfuir le doute et le blasphème, 

Tandis que la Mort elle-même 

Y joindra ses derniers accents. 

A

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A

A

Rappelle-toi (1842, écrit sur la musique de Mozart)

Rappelle-toi, quand l'Aurore craintive 

Ouvre au Soleil son palais enchanté ; 

Rappelle-toi, lorsque la nuit pensive 

Passe en rêvant sous son voile argenté 

A l'appel du plaisir lorsque ton sein palpite 

Aux doux songes du soir lorsque l'ombre t'invite, 

Écoute au fond des bois 

Murmurer une voix: 

Rappelle-toi. 

A

Rappelle-toi, lorsque les destinées 

M'auront de toi pour jamais séparé, 

Quand le chagrin, I'exil et les années 

Auront flétri ce cœur désespéré ; 

Songe à mon triste amour, songe à l'adieu suprême ! 

L'absence ni le temps ne sont rien quand on aime. 

Tant que mon cœur battra, 

Toujours il te dira: 

Rappelle-toi. 

A

Rappelle-toi, quand sous la froide terre 

Mon cœur brisé pour toujours dormira ; 

Rappelle-toi, quand la fleur solitaire 

Sur mon tombeau doucement s'ouvrira. 

Je ne te verrai plus; mais mon âme immortelle 

Reviendra près de toi comme une sœur fidèle. 

Écoute, dans la nuit, 

Une voix qui gémit : 

Rappelle-toi. 

A

rappelle_toi

A

A

Vision (1829)

Je vis d’abord sur moi des fantômes étranges

Traîner de longs habits ;

Je ne sais si c’étaient des femmes ou des anges !

Leurs manteaux m’inondaient avec leurs belles franges

De nacre et de rubis.

Comme on brise une armure au tranchant d’une lame,

Comme un hardi marin

Brise le golfe bleu qui se fend sous sa rame,

Ainsi leurs robes d’or, en grands sillons de flamme

Brisaient la nuit d’airain !

Ils volaient ! – Mon rideau, vieux spectre en sentinelle,

Les regardait passer.

Dans leurs yeux de velours éclatait leur prunelle ;,

J’entendais chuchoter les plumes de leur aile,

Qui venaient me froisser.

Ils volaient ! – Mais la troupe, aux lambris suspendue,

Esprits capricieux,

Bondissait tout à coup, puis, tout à coup perdue,

S’enfuyait dans la nuit, comme une flèche ardue

Qui s’enfuit dans les cieux !

Ils volaient ! – Je voyais leur noire chevelure,

Où l’ébène en ruisseaux

Pleurait, me caressait de sa longue frolûre ;

Pendant que d’un baiser, je sentais la brûlure

Jusqu’au fond de mes os.

Dieu tout-puissant ! J’ai vu les sylphides craintives

Qui meurent au soleil !

J’ai vu les beaux pieds nus des nymphes fugitives !

J’ai vu les seins ardents des dryades rétives,

Aux cuisses de vermeil !

Rien, non, rien ne valait ce baiser d’ambroisie,

Plus frais que le matin !

Plus pur que le regard d’un œil d’Andalousie !

Plus doux que le parler d’une femme d’ Asie,

Aux lèvres de satin !

Oh ! Qui que vous voyez, sur ma tête abaissée

Ombres aux corps flottants !

Laissez, oh ! laissez-moi vous tenir enlacées,

Boire dans vos baisers des amours insensés,

Goutte à goutte et longtemps !

Oh ! venez ! nous mettrons dans l’alcôve soyeuse

Une lampe d’argent.

Venez ! la nuit est triste et la lampe est joyeuse !

Blonde ou noire, venez ; nonchalante ou rieuse,

Cœur naïf ou changeant !

Venez ! nous verserons des roses dans ma couche ;

Car les parfums sont doux !

Et la sultane, au soir, se parfume la bouche

Lorsqu’elle va quitter sa robe et sa babouche

Pour son lit de bambous !

Hélas ! de belles nuits le ciel nous est avare

Autant que de beaux jours !

Entendez-vous gémir la harpe de Ferrare,

Et sous des doigts divins palpiter la guitare ?

Venez, ô mes amours !

Mais rien ne reste plus que l’ombre froide et nue,

Où craque les cloisons.

J’entends des chants hurler, comme un enfant qu’on tue ;

Et la lune en croissant découpe, dans la rue

Les angles des maisons.

A

Vision

A

A

La Nuit (1830)

Quand la lune blanche

S’accroche à la branche

Pour voir

Si quelque feu rouge

Dans l’horizon bouge

Le soir,

Fol alors qui livre

A la nuit son livre

Savant,

Son pied aux collines,

Et ses mandolines

Au vent ;

Fol qui dit un conte,

Car minuit qui compte

Le temps,

Passe avec le Prince

Des sabbats qui grince

Des dents.

L’amant qui compare

Quelque beauté rare

Au jour,

Tire une ballade

De son cœur malade

D’amour.

Mais voici dans l’ombre

Qu’une ronde sombre

Se fait,

L’enfer autour danse,

Dans un silence

parfait.

Tout pendu de Grève,

Tout juif mort soulève

Son front,

Tous noyés des havres

Pressent leurs cadavres

En rond.

Et les âmes feues

Joignent leurs mains bleues

Sans os ;

Lui, tranquille, chante

D’une voix touchante

Ses maux.

Mais lorsque sa harpe

Où flotte une écharpe,

se tait,

il veut fuir… La danse

l’entoure en silence

parfait.

Le cercle l’embrasse,

Son pied s’entrelace

Aux morts,

Sa tête se brise

Sur la terre grise !

Alors

La ronde contente,

En ris éclatante,

Le prend ;

Tout mort sans rancune

Trouve au clair de lune

Son rang.

Et la lune blanche

S’accroche à la branche

Pour voir

Si quelque feu rouge

Dans l’horizon bouge

Le soir.

A

la_nuit

A

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